Copyright 1992 American Lawyer Newspapers Group, Inc.

The American Lawyer


July, 1992 / August, 1992

SECTION: Pg. 74

 LES DEUX VISAGES DE LA SCIENTOLOGIE

[observations et commentaires du traducteur expert en bleu entre parenthèses carrées, et en brun, les passages les plus importants pour l'affaire]


William W. Horne

POINT FORT:

L'église de scientologie utilise des détectives privés et des avocats aux manières de chiens quand elle poursuit ses nombreux détracteurs. Elle use aussi de cabinets d'avocats miteux, qui travaillent tranquillement dans le système. Alors, qui donc dirige réellement son procès à 416 millions de dollars contre le Time?

CORPS DU TEXTE:

Le 27 avril 1992, les avocats de Church of Scientology, International, déposaient une action en diffamation à 416 millions de dollars (3 milliards de FF) en Cour Fédérale de New York, contre Time Warner Inc**., Time Inc, Time Magazine Company, et l'écrivain Richard Behar en raison de la description acerbe qu'il avait fait de l'église dans son article à la Une du Time Magazine du 6 mai 1991: Scientologie, la secte de la cupidité". Behar la décrivait comme "un racket immensément profitable" ayant réussi à se cacher derrière le Premier Amendement ainsi que derrière une batterie de ténors du barreau extrèmement payés, et de détectives bossant dans l'ombre". [article ici]

** Time Warner est un associé de American Lawyer media

Pour ceux qui ont lu l'article de Behar et savent quelque chose du passé procédurier de la scientologie, le procès, déposé une semaine avant la mise hors-délais, n'a pas surpris. Après tout, au cours de l'année précédente, des entités de l'église avaient des actions en diffamation aux USA contre cinq des sources citées par Behar et avaient aussi porté plainte contre lui, et même contre le Reader's Digest en France, car il avait réimprimé l'article à Paris. (Le procès parisien avait été rejeté en avril).

L'église a comme réputation d'user des services d'avocats brutaux comme Earle Cooley, à la voix graveleuse, premier associé nommé du cabinet de 18 avocats à Boston , "Cooley, Manion, Moore & Jones", Cooley étant aussi scientologue. Elle défend les nombreux procès qu'elle entame contre ses nombreux détracteurs, pour la plupart anciens scientologues. Les avocats s'en prennent aussi au gouvernement fédéral. L'église est actuellement impliquée dans une centaine de procès, rien que devant le Fisc Américain (IRS), d'après Melissa Burns, porte-parole du ministère de la justice.

Ces avocats tendent à suivre les affaires avec un zèle qui fait écho au passé paranoïde de l'église, un passé qui comprend entre autres choses, la condamnation de onze de ses chefs, 9 en 1979 et 2 en 1980, pour cambriolage d'offices de l'IRS, du Ministère de la Justice, et d'autres agences gouvernementales. Les opposants de l'église décrivent ce zèle comme l'un des plus condamnables règlements scientologues, le "Fair Game", une doctrine que le fondateur Hubbard avait pondue en octobre 67 - puis censée avoir été annulée l'année suivante - doctrine qui spécifiait que les scientologues peuvent user de tous moyens nécessaires pour détruire les ennemis de l'église. [voir Qu'est-ce que la Scientologie, page 76 de American Lawyer"]

En particulier, la firme Bowles et Moxon, qui fait plus de tâches pour l'église que tous les autres cabinets d'avocats, et agit de fait comme son département légal interne, semble désormais appliquer un genre de "Fair game" restreint aussi bien dans l'arène juridique qu'en dehors. Par exemple, leur cabinet - dont les quatre associés sont scientologues - utilise des détectives pour enquèter, complètement et parfois au mépris du viol de la vie privée, "quiconque a une dent contre l'église", selon un détective ayant commis bien des missions pour l'église.

C'est le visage que le public aperçoit le plus: une église prète à porter plainte pour un salut de travers, et prète à user du système légal pour harceler ses opposants jusqu'à ce qu'ils se taisent..

Mais il existe une autre face aux machinations légales de la scientologie. Par exemple, au moins l'une des prétentions affichées dans le procès contre Time, soulève une question grave à propos de l'exactitude et de l'usage d'un fait important cité par Behar. Le sous-titre dit que l'église est un racket "extrèmement profitable", ce qui paraît en grande partie basé sur une pièce comptable: le fait que lors d'un dépôt de pièces devant un tribunal, une des pièces du puzzle scientologue, la CST ou Eglise de Technologie Spirituelle, ait déclaré 503 millions de rentrées rien que pour 1987. Mais il existe des évidences démontrant que Behar peut avoir mal interprété la pièce en question et confondu le cash flow et les rentrées. D'après une déclaration d'impôts de la CST en 87, fournie à American Lawyer par l'avocate de la scientologie Monique Yingling, du cabinet washingtonien Zuckert, Scoutt & Rasenberger, paraît-il également déposé au tribunal en même temps que la pièce de Behar, et donc accessible pour lui à l'époque, cette entité estimait avoir fait 4 millions de dollars de rentrées réelles cette année-là. "Les dossiers au tribunal démontrent que l'article a exagéré le chiffre annuel de rentrées de près d'un demi-milliard de dollars", explique l'église dans sa plainte.

(Behar maintient son chiffre. "Le dossier déposé au tribunal montre nettement que c'est 500 millions qui sont entrés dans la CST cette année-là", dit-il. Se retranchant derrière le procès en cours, il décline de commenter le fait qu'il aurait vu ou pas la déclaration d'impôts pour 4 millions de dollars, mais note que, étant donné le refus de la CST de coopérer avec le fisc américain dans le passé, il ajoute "mais je ne pense pas que leur déclaration doive être prise au mot") [le traducteur ajoute qu'il sait, directement et indirectement, que la secte trichait autant que faire se peut dans ses déclarations. A l'extérieur des USA, tout est fait pour rapatrier les fonds récoltés vers un endroit où la secte a finalement été exemptée de taxes: les USA!]

Jonathan Lubell de chez Morrison Cohen Singer & Weinstein à NY, l'avocat spécialisé dans les affaires de diffamation de la secte, lequel a déposé la plainte contre le Time, confie que cette plainte est tout à fait méritée, "l'église n'ayant attaqué personne en diffamation dans la presse au cours de la décennie écoulée avant l'article de Behar".

Lubell est l'un des avocats stables et de bonne réputation que l'église a engagés ces dix dernières années, parmi les Yingling, ou l'expert en taxations Gerald Feffer du cabinet de 133 avocats Williams et Conolly (le mari de Yingling), ou l'avocat central William Dreschler, ex-associé chez le cabinet disparu de L.A., Wyman, Bautzer, Kuchel & Silbert.

Ce sont ces avocats qui donnent du poids aux assertions des chefs de l'église, qui disent qu'un petit groupe de scientologues sont devenus marteau dans les années 70, et comme quoi l'église a désormais fait le nettoyage. Les chefs disent que les accusations de lavage de cerveau, harrassement et autres "tactiques de Fair-Game" citées par les plaignants de nos jours dans les plaintes en dommages suite à tentatives pour créer des tensions émotionnelles, ou les affirmations ressemblant à celles de l'article de Behar - sont des attaques sans raison contre le Premier Amendement, portées contre des pratiques religieuses.

La question demeure: avec des avocats d'un côté comme les Cooley et les Bowles & Moxon, et les Feffer et Lubell de l'autre côté, quel est le vrai visage de la scientologie?

SUIS-JE SUIVI ??

Assis dans un petit café de San Anselmo, Californie, Gerry Armstrong, 45 ans, regarde passer les gens, jette un oeil aux gens qui mangent. C'est un homme mince, à la longue chevelure chatain, assortie à sa barbe et à sa moustache. Il a l'air d'un christ. Il est le fondateur de sa propre église, dont il explique qu'elle n'a pas de nom. Mais c'est aussi un ex-scientologue ayant lancé ou aidé à lancer plus d'une douzaine de procès contre la scientologie qu'il a quittée en 1981.

"J'ai simplement dit qu'il suffisait qu'ils fassent une publicité honnète, et qu'il fallait qu'ils répudient la pratique du Fair-Game", dit-il, ses sourcils se resserant en un signal de concentration.

En 1986, d'après Armstrong et les documents récemment déposés dans une cour fédérale, Armstrong a reçu 800000 dollars de compromis de tractation de l'église, du fait qu'elle l'avait harcelé et qu'il avait souffert émotionnellement. Actuellement, il est engagé dans un procès que lui fait l'église, laquelle essaie de le faire obéir à certaines conditions du compromis, exigeant qu'il ne participe à aucun procès contre elle et qu'il ne discute ni des termes du compromis, ni de l'église, avec qui que ce soit d'autre que les membres de sa famille. (Il travaille actuellement comme assistant d'avocat pour Ford Greene, avocat de San Anselmo ayant représenté une dizaine de plaignants de l'église). Alors qu'il quitte le café, il montre du doigt un homme d'age moyen "C'est l'un d'eux", dit-il. Regardez bien:

C'est certain: à peine arrivé au coin de la rue, l'homme prend son appareil de photo qu'il pointe vers nous. Quand Armstrong fait demi-tour et va vers lui, le gars paraît gèné, nie être détective, et explique qu'il prend des photos pour un cours. Armstrong n'est pas convaincu. "Je suis sûr qu'il travaille pour l'organisation, ajoutera-t'il. (refusant au passage, comme d'habitude, d'appeler cela une église).

Le photographe pouvait être innocent. Après tout, Armstrong est un sujet de photographie intrigant. Peut-être était-ce un enquèteur. Mais ce qui est certain, c'est que les craintes d'Armstrong sont symptomatiques de la paranoïa règnant des deux côtés de la majorité des 65 avocats, juges et parties interviewées lors de cet article. Tandis que chaque avocat et plaignant voit la scientoogie derrière tout ce qui leur arrive, depuis les voitures passant trop près sur l'autoroute aux coups de fils raccrochés sans rien dire, les chefs de l'église et leurs avocats lient toute critique et attaque légale subie à une conspiration énorme supposée détruire l'église.

Les preuves fournies de chaque côté sont souvent aussi peu certaines que ce que disait Armstrong du photographe. Mais les scientologues sont souvent du côté perdant lorsqu'on arrive dans l'arène juridique.

"En plus de violer et d'abuser des droits civils de ses propres membres, l'organisation , au cours des années, a harcelé et abusé des gens qu'elle considérait comme ses "ennemis", écrivit le juge Paul Breckenridge Jr, dans sa décision de juin 1984 du procès Armstrong contre Scientologie, le premier, tandis que l'église tentait d'obtenir qu'il rende des documents qu'elle prétendait qu'il avait volé; mais le procès avait provoqué ce retour de manivelle. Ayant gracieusement qualifié les chefs de l'église de "schizophrènes et paranoïaques", Breckenridge concluait qu'Armstrong, qui avait obtenu ces documents après avoir quitté l'église en décembre 1981, documents qu'il considère être une défense contre leurs réactions de rétorsion du fait de son départ, avait alors été filé, surveillé par des individus travaillant pour l'église, on l'avait battu, on espionnait par ses fenètres, on lui créait des problèmes et on avait bouleversé ses voisins. Le juge s'en tint à l'argument lancé par Armstrong, rejeta les accusations de l'église, et accorda le jugement et les frais à Armstrong.

La décision de Breckenridge amena un renouveau dans des tonnes d'autres procès civils contre l'église, après l'incrimination de 11 chefs de l'église en 1980, par suite de leur infiltration dans les bureaux fédéraux. Les plaintes civiles se basèrent sur les matériaux de l'église saisis par la FBI, qui servirent lors des procès de Grande Instance -- pièces démontrant des opérations cachées et du harrassement de la part de l'unité de renseignements interne de l'église, l'Office du Gardien [devenu ensuite OSA, Office des affaires spéciales, ndt], activités entreprises contre les ennemis de l'église, dont beaucoup étaient d'anciens membres.

[le traducteur, lui-même ancien membre critique de la secte, qui n'est en aucun cas reconnue religieuse en France, signale qu'aucune différence notable de 'maniement' des litiges n'a été entreprise depuis 20 ans par la secte. En effet, avant de se lancer dans la bataille directe, le traducteur a tenté par exemple voici 17 ans de faire rembourser à la secte les sommes importantes versées pour des services que lui-même et son épouse n'avaient jamais reçus. Hormis une seule fin de non-recevoir moqueuse, aucune des lettres et lettres recommandées expédiées durant quatre ans n'obtint de réponse, alors que pendant ce temps, la secte le diffamait auprès de toutes ses connaissances, et tentait illégallement de l'empècher d'achever un travail légal impliquant l'association dont il avait été le président. Les dernières nouvelles [obtentions illégales de dossiers privés, enquètes, et diverses diffamations] ont précédé une vague de plaintes diverses en justice contre lui. Il est notoire qu'en dépit du fait qu'il se soit trouvé depuis et à plusieurs reprises en contact direct avec les représentants scientologues, aucun n'a tenté la moindre discussion d'arrangement qui ne soit une attaque individuelle directe insultante! En résumé, l'église continue à appliquer sa politique de "attaquez, attaquez, attaquez, ne vous défendez jamais"]