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Formation
La formation, cheval de Troie des sectes
Certaines sectes, notamment par le
biais de la formation continue, tentent d'infiltrer les entreprises.
Mais,
si la méfiance s'impose, elle ne doit pas mener à
une évaluation
fantasmagorique des dangers.
Interview de Jean-Pierre Bousquet, chargé de
mission au Centre Roger-Ikor.
Le Centre Roger Ikor a vu le jour
en 1981. Le paysage
sectaire a-t-il, depuis, beaucoup évolué ?
J.P. Bousquet: Oui. Les méthodes des grandes sectes sont devenues
plus subtiles, tandis que
des associations comme la nôtre ou les ADFI
(Associations de défense des
familles et de l'individu), et d'autres encore, ont fait prendre
conscience
de la réalité du danger.
Au début des années 70, les toutes premières ADFI
ont affronté le
scepticisme des pouvoirs publics. Les choses, depuis, ont beaucoup
évolué.
Quand on nous demande, au téléphone, des informations
sur tel ou tel
organisme, si nous répondons " c'est une secte ", les gens s'affolent.
A
contrario, si ce n'en est pas vraiment une, ils raccrochent,
trop vite rassurés. La prise de conscience est parfois
excessive faute d'une information complète. Elle ne permet
pas
de reconnaître le danger dans toute sa complexité.
Face à cette évolution,
les sectes ont elles aussi organisé leur riposte.
Aucune d'entre elles, bien sûr, ne revendique
cette appellation. Toutes
préfèrent parler de religion. Certaines avaient tenté
de créer la Fédération
des religions et philosophies minoritaires.
Dans le même esprit, elles
n'hésitent pas à faire valoir les
droits de l'homme et l'éthique pour
protester contre la discrimination
dont elles se disent victimes.
Les entreprises, notamment par le biais de la formation, deviennent
de plus
en plus des cibles.
J'ai personnellement été sollicité pour la
première fois il y a quatre ans
par une grande société publique, et j'ai
très vite constaté que l'un des
organismes soupçonnés, utilisé pour le développement
personnel des cadres de
l'entreprise, était effectivement lié
à un ancien scientologue, resté
dix-sept ans dans le mouvement et lui-même
fondateur d'un autre groupe
sectaire. C'est à ce moment que j'ai
commencé à suivre ce sujet. J'ai
ensuite tenté de faire de la prévention auprès
des directeurs des ressources
humaines (DRH) et des services de protection des
secrets industriels. Là
aussi, au début, la plupart d'entre
eux étaient sceptiques. Dans leur
esprit, le phénomène sectaire relevait exclusivement
de la sphère privée. Il
y a pourtant de nombreuses raisons
pour qu'une secte infiltre une
entreprise. C'est une façon d'accéder à un élément
du pouvoir. C'est un lieu
où il est possible de faire de l'espionnage économique,
de repérer de futurs
adeptes et même, dans
certains cas, de blanchir de
l'argent.
Pourquoi cette entrée précisément par la formation professionnelle ?
Parce que ce secteur ne fait
actuellement l'objet d'aucun contrôle
préalable. Autre avantage, surtout
dans le cadre des formations au
développement personnel : vous pouvez d'autant plus jouer
avec l'esprit des
gens que les stagiaires, envoyés par leur société,
se sentent en confiance.
Enfin, c'est un moyen d'accéder aux individus tout
en étant rémunéré. Avec
un marché qui représente actuellement 138
milliards de francs (plus de 21
milliards d'euros) annuels, il y a là
une véritable manne financière
renouvelable.
Comment se passent les Infiltrations?
Je vous ai apporté un questionnaire intitulé
" Diagnostic entreprise ",
distribué à la sortie d'un séminaire destiné
aux cadres. En petites lettres,
en bas, on trouve un copyright " 1988 LRH library ". Je ne suis
pas sûr que
tout le monde sache que LRH correspond à Lafayette
Ron Hubbard et que, par
conséquent, il s'agit d'un document de
la scientologie, dont il fut le
fondateur. Qu'y trouve-t-on ? Un test avec certaines questions très
habiles,
manifestement construites pour récupérer des
informations sur l'entreprise
et sa culture. Dans le même esprit, la formation
professionnelle permet de
nouer des liens avec d'éventuels futurs adeptes.
Mais ceux-ci ne choisissent-ils pas librement d'adhérer
ou non ? La liberté
Individuelle ne suppose-t-elle pas aussi la
possibilité d'aliéner cette
liberté?
Certes, à condition toutefois d'être
conscient de ce que l'on fait. Or,
comme le résumait un jour un député
européen britannique, à la différence
d'une religion, où vous entrez " éclairé
" et où vous conservez à tout
moment la possibilité de sortir, vous entrez librement
dans une secte mais
en étant non éclairé, et, lorsque
vous le devenez, vous n'êtes plus libre.
Existe-t-il des méthodes pour repérer les organismes liés à une secte?
On peut d'abord faire une recherche et vérifier, par exemple,
la compétence
du formateur et la véracité des références
citées. Une fois le stage lancé,
il y a aussi ce que j'appelle les clignotants,
qui, sans permettre de
conclure inéluctablement à la présence d'un groupe
sectaire, doivent inciter
à la vigilance. Premier clignotant: les formateurs ayant
trop tendance à se
comporter comme des directeurs spirituels.
Deuxième clignotant : les
formateurs continuant à suivre les stagiaires
en dehors du séminaire.
Troisième signe : l'utilisation d'un jargon.
C'est souvent un moyen très
subtil d'enfermer les gens dans un enclos d'initiés.
Quatrième indice : le
prosélytisme. Les formateurs qui profitent du stage pour
dire: " Vous êtes
formidable, je vous ai repéré. Je fais partie
d'un groupe qui devrait vous
intéresser. " Cinquième clignotant : les
formateurs qui, sans qu'on leur
pose la moindre question, tiennent un discours radical sur les
sectes et se
défendent d'en être.
La méfiance de plus en plus
grande des DRH à l'égard des sectes
ne
jette-t-elle pas injustement l'opprobre
sur certaines méthodes ?
Si, bien sûr. Comme à chaque fois qu'il y a du bon
grain et de l'ivraie, le
tri est très difficile. J'appelle les DRH
à la vigilance, mais je plaide
également pour le discernement. Ce n'est
pas parce que telle ou telle
méthode paraît originale qu'elle est forcément
liée à une secte. Le problème
n'est pas dans la méthode en elle-même mais plutôt
dans la façon dont elle
est enseignée. Il importe de comprendre quel est
son mécanisme, ce qu'elle
apporte et si cela correspond à ce que l'on
attend. Encore faut-il, pour
cela, savoir ce que l'on veut et ne pas se contenter, comme
souvent, d'une
formule floue du style
" dynamiser les cadres commerciaux
".
MANIPULATIONS MENTALES
Un centre de documentation, d'éducation et d'action
C'est à la suite du décès de son fils de
vingt ans victime d'une secte que
l'écrivain Roger lkor, Prix
Goncourt 1955, a créé le
Centre de
documentation, d'éducation et d'action contre
les manipulations mentales
(CCMM), association loi 1901.
Objectifs: dénoncer les dangers des sectes et
apporter une aide aux personnes abusées ainsi qu'à
leur famille. Le centre
regroupe ainsi une importante documentation
composée de témoignages,
d'articles, de textes émanant de groupes sectaires, d'extraits
de jugements
et d'ouvrages sur le sujet. Autres activités
: l'édition d'un bulletin
trimestriel ainsi que des guides pratiques d'information sur
le sectarisme.
CCMM, 138, rue Félix-Faure, 75015 Paris.
Tél. : 01 -53-98-73-98.
Il n'est pas toujours aussi aisé de détecter une secte
Que peut faire un organisme de formation indûment soupçonné?
J'ai eu le cas, au début de l'année, d'un important
organisme de formation,
filiale française d'une société
américaine, manifestement victime d'une
rumeur. Indigné, le directeur s'est adressé à
un cabinet de communication de
crise qui nous a contactés. En collaboration avec ce cabinet,
j'ai effectué
une sorte d'audit. Le PDG a commencé par nous
communiquer ce qui pouvait
expliquer la rumeur: deux de ses salariés étaient les
homonymes de personnes
connues pour faire partie d'une secte. Je me suis ensuite
fait communiquer
des documents utilisés par les stagiaires,
et j'ai également contacté un
nombre considérable de personnes susceptibles
d'avoir des informations
partielles sur la société. Nous sommes même
remontés jusqu'aux Etats-Unis.
Je n'ai rien trouvé ni sur le
plan de la formation, ni sur le plan
financier, ni sur le plan des personnes.
J'ai donc rédigé un document
mentionnant qu'après trois mois et demi d'effort,
je n'avais aucun élément
justifiant de relier cet organisme à un groupe sectaire.
Le phénomène concerne-t-il également
la formation initiale, notamment
l'éducation nationale ?
Effectivement. Il y a aujourd'hui un certain nombre d'enseignants
qui sont
adeptes de telle ou telle secte. Il y
a peu de temps, dans une école
primaire, les parents d'élèves avaient découvert
que le directeur faisait
partie du Mandarom. Il ne s'en cachait pas, d'ailleurs,
et assurait ne pas
faire de prosélytisme. Il était probablement
sincère, mais n'y avait-t-il
tout de même pas un risque qu'il influence les enfants
malgré lui en raison
de son adhésion à cette secte, induisant forcément
une certaine façon d'être
et de penser ? Alors que faire ? Le muter en
sachant que le problème se
posera forcément ailleurs ? Le priver de son métier ?
La solution, qui relève de l'inspecteur national
spécialisé sur ce sujet,
n'est pas aisée à trouver.
Propos recueillis par Nathalie Mlékuz