Roger Gonnet fonde et préside la première Église scientologue de province, à Lyon,
en 1974. Pendant huit ans, il draine des centaines d'âmes sur le chemin d'un monde meilleur, un monde selon
L. Ron Hubbard, fondateur de l'Église de scientologie. La "dianétique", technique de développement
de soi, qu'il a vantée avec tant de conviction, est devenue pour lui de la poudre de perlimpinpin. Roger
Gonnet1, repenti, témoigne.
"Je suis très curieux de nature... parfois trop! Je suis un autodidacte, un maniaque des dictionnaires.
Môme, on m'appelait "le Dico", tellement j'aimais les définitions. Cela ne m'a pas quitté.
En 1974, alors âgé de trente-trois ans et devenu conseiller en entreprise dans le domaine de la logistique
industrielle, mon ouverture d'esprit reste intacte. Je ne suis pas effrayé par le discours de mon oncle
- musicien respecté -, sur la scientologie. La secte n'est pas encore connue. Ses changements apparents
nous séduisent, ma femme et moi, et il semble détenir des réponses à nos problèmes
d'alors: frictions dans notre ménage, enfants encore jeunes avec lesquels je ne sais pas trop bien me débrouiller.
Six mois plus tard, je tombe sur un prospectus qui vante la dianétique, clé de voûte
de l'arsenal technique de L. Ron Hubbard, fondateur de la scientologie, et je commande le bouquin. L'ouvrage semble
logique ou du moins posséder sa logique interne. Je me dis: pourquoi pas! Le premier cours porte sur la
communication. Nous ameutons des amis dans le petit centre ouvert par mon oncle dans un appartement. La séance
nous séduit, mon épouse et moi. Tout est nouveau, même le vocabulaire. Les exercices sont plutôt
rigolos: ils semblent nous faire avancer dans notre capacité à communiquer. Sur le coup, je n'analyse
rien, mais, quelques jours après, je constate des bizarreries. À peine a-t-on fini le cours qu'il
faut passer devant un examinateur avec un électromètre2, sorte de
détecteur de "charges" et, éventuellement, de mensonges. Il faut ensuite écrire
sur place une lettre de succès, en racontant tout - c'est leur technique de ne jamais lâcher le client.
Très rapidement, on passe du statut de client à celui de rabatteur, d'étudiant à celui
de moniteur. Personnellement, avec leur fonctionnement pyramidal, je n'ai pas le sentiment - à tort - d'être
infantilisé en prenant un ascendant sur l'autre.
Bien plus tard, je me rends compte que leurs tests et techniques de questionnement sont en réalité
des systèmes de prise de contrôle. On nous apprend à commander des objets pour qu'ils exécutent
des ordres. Je ne l'ai jamais vu, mais certains professeurs de fac et scientifiques, et pas des moindres, ont attesté
que cela marchait ! On pratique tellement d'activités différentes que l'on finit par se poser des
tas de questions qui conduisent à croire que l'on a découvert quelque chose. Je me souviens d'un
technicien scientologue qui m'a demandé de retourner dans le passé sur les traces d'un incident vécu
- les scientologues croient aux vies antérieures. Je ne trouve rien ! Il insiste tellement que je finis
par aller chercher dans une vie antérieure supposée. C'est ainsi que je peux me retrouver, par exemple,
dans un navire intergalactique... Il suffit d'être amateur de science-fiction pour inventer. Et puis, comme
j'ai fait confiance à cette personne jusque-là, je n'ai pas de raison de douter. Tout le monde finit
par adhérer à cette idée de vies antérieures à force de lire les bouquins et
d'écouter les conférences de Hubbard. L'autosuggestion, l'effet placebo, c'est un truc qui marche
très bien: il suffit de toucher juste. Les recrues de la scientologie sont là depuis des années,
elles ont l'air de savoir, d'être bien dans leur peau, sûres d'elles, souriantes, sympas et plutôt
mignonnes. Quand on pose une question, un scientologue trouve aussitôt la réponse... dans les bouquins
ou parmi les 3 000 conférences de Hubbard consignées sur bandes magnétiques.
J'ai ouvert la porte, c'était déjà trop tard... Je me suis dit que je pourrais faire
de la formation. Je voulais améliorer le niveau de communication entre les gens, refondre la méthode
en la débarrassant de son aspect fanatique et religieux, même si, au fond, il n'y a rien de religieux
dans tout cela. L'appellation d'"Église" permet seulement d'échapper au fisc et confère
une image flatteuse. Quand j'y pense... Je me suis déguisé en religieux en affichant une croix pour
parader devant les officiels. On m'a exposé comme ministre du culte. C'est fou, quand on pense que Ron Hubbard
nie toutes les religions ! Dans une bande magnétique qui n'a pas été divulguée, il
a déclaré qu'il n'y avait pas de Christ sur la croix... Mais revenons-en à mes cours de communication
! J'ai finalement ouvert mon propre centre au public. En huit ans, nous avons formé 600 scientologues, des
cadres moyens, mais aussi des étudiants, des paysans, des ouvriers... Le chiffre d'affaires a grimpé,
passant de 30 000 francs à 4 millions la dernière année. J'ai rapidement abandonné
mon poste de conseiller en entreprise et ma femme a quitté l'enseignement. Nos enfants, âgés
de treize et quatorze ans, ont supervisé les cours des adultes. Ils étaient convaincants: facile,
quand il y a d'un côté ceux qui savent et de l'autre ceux qui débarquent. C'est un jeu d'enfant.
Ma satisfaction ? Je suis stakhanoviste, et comme j'avais sans cesse du boulot... Avec mon épouse, je vivais
pour la scientologie, j'étais idéaliste. Tout ce que l'on gagnait, en plus du strict nécessaire,
partait pour la scientologie: on se payait des formations, afin de toujours progresser. Et la secte s'engraissait.
Notre illusion, c'était d'aider à l'amélioration de l'humanité, en dispensant des cours
et en fermant les yeux sur les choses qui nous paraissaient bizarres. En fait, je finissais par penser selon les
critères hubbardiens. Je laissais de côté tout ce qui ne rentrait pas dans ce cadre et j'exagérais
les prétendus progrès visibles. On travaillait quatre-vingts heures par semaine et on ne fermait
le centre que deux jours par an.
Un beau jour, la hiérarchie nous a demandé d'augmenter les prix de façon exorbitante.
J'ai manifesté mon désaccord en arguant que si nos prix étaient trop élevés,
on ne pourrait rendre la planète "claire", autrement dit sans crimes, sans démence, sans
guerres... Certains ne pourraient en profiter. J'ai aussitôt été convoqué au Danemark,
siège de l'Église mère. La direction m'a accusé de toutes sortes de maux susceptibles
de me rendre "suppressif", terme consacré pour définir ceux qui critiquent la scientologie.
Bien sûr, je pouvais être réhabilité dans mon poste, mais à condition d'admettre
que j'avais tous les torts et de demander à réintégrer le groupe. J'ai continué, sans
demander pardon. Un mois et demi plus tard, d'autres responsables ainsi qu'une avocate ont été dépêchés
afin d'expulser ma femme, source potentielle d'ennuis puisqu'elle était liée à un "suppressif".
En décembre 1982, nous avons de nouveau été convoqués au Danemark et retenus pendant
quinze jours. Au retour, les cinquante pièces qui composaient nos bureaux étaient vides: les 1 100
m2 avaient été déménagés par l'équipe européenne.
Ensuite, tout a été très vite. Je ne voulais plus filer à Copenhague pour
un oui ou pour un non, ni imposer des prix exorbitants. Dans les deux mois qui ont suivi, j'ai pris contact avec
les Renseignements généraux et l'ADFI (Association de défense de la famille et de l'individu).
Je suis passé par de très mauvais moments, avec des idées suicidaires. Pourquoi j'ai abandonné
? J'ai pris conscience que la scientologie trahit l'humanité en faisant valoir une pseudo-libération
! Aujourd'hui, mon frère y est encore. Cela fait vingt ans."
Propos recueillis par Virginie Roussel
1. Lire, de Roger GONNET, La Secte - secte armée pour la guerre, chronique d'une religion
commerciale à irresponsabilité illimitée, Alban, 1998, uniquement disponible sur le site http://www.antisectes.net/livre.zip,
un site qui recense expertises juridiques, jugements, extraits de journaux, essais de critiques, essais universitaires,
forum sur la scientologie et sur d'autres sectes.
2. Voir "Une force de thétan...", Actualité des religions, 17, juin 2000.
nota: il s'agit d'un interview, que la webmaster n'endosse pas pour autant au mot près...mais
qui est cependant assez "rendu", même si les détails pourraient être corrigés.