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LE FIGARO 31.01.01
ETATS-UNIS : Les groupes religieux engagés dans l'aide sociale émargeront au budget fédéral
Washington Jean-Jacques Mével
Peu d'Américains ont bronché quand George W. Bush fit convoquer "Jésus-Christ "
à son investiture, plutôt que "Dieu" ou " le Tout-Puissant ", deux tournures moins
exclusives retenues par ses prédécesseurs. Dans le tracé de frontière entre l'État
et les Églises, ce n'était qu'un prologue. Le président le plus pieux depuis Jimmy Carter
vient d'ouvrir un nouveau front en donnant aux associations religieuses un vrai mandat de service public : celui
de l'aide sociale.
" Les bonnes oeuvres ne remplaceront jamais le gouvernenent, a dit le président en dévoilant
son plan devant un parterre de prêtres, de rabbins et de mollahs. Mais, pour répondre aux carences
de la société, mon administration s'adressera d'abord aux organismes confessionnels et aux groupes
communautaires. Lorsqu'il s'agit de changer le sens d'une vie, ils savent faire... "
A peine à la Maison-Blanche, George W. Bush met en oeuvre son credo pour l'enfance abandonnée, l'aide
au quart-monde ou la réinsertion des détenus. Suivant le " conservatisme du coeur ", ce
sera moins d'État dans un souci d'économie, et plus d'initiative privée au nom de la prise
de conscience individuelle. " Pour réussir, les Églises ont ce que l'administration fédérale
n'aura jamais : la foi ", répétait-il dans sa campagne.
Le plan Bush doit permettre aux paroisses et aux groupes confessionnels d'obtenir les mêmes enveloppes fédérales
que les associations caritatives laïques, de la Croix-Rouge aux soupes populaires. Ces organismes bénévoles,
qu'ils soient religieux ou séculiers, pourront se disputer à armes égales un budget fédéral
d'au moins 10 milliards de dollars.
Aux États-Unis, cette sous-traitance de l'aide sociale à des groupes d'inspiration religieuse n'a
rien de nouveau. Bill Clinton l'avait lui-même consacrée en 1996, en démembrant l'Etat providence.
Plutôt que d'affronter dans son camp les tenants d'une stricte séparation de l'Eglise et de l'Etat,
le démocrate avait choisi un subterfuge : ce n'est pas l'Eglise en tant que telle qui reçoit le chèque
du Trésor, mais une filiale spécialement conçue pour l'occasion.
En promettant de mettre fin à cette hypocrisie, le président républicain s'expose avec plus
d'assurance. Il y a d'abord l'équation personnelle. Méthodiste, George W. Bush se défend d'être
un évangéliste. Mais il dit avoir connu sa renaissance spirituelle à la quarantaine; dans
une longue introspection avec le célèbre révérend Billy Graham. Derrière le
président se cache peut-être un missionnaire. Il y a aussi le soutien résolu de la droite religieuse,
toujours influente dans les bataillons militants du Parti républicain.
Il y a surtout la réalité des États-Unis, forteresse de religiosité dans un monde qui
se sécularise. Quelque 95 % des Américains croient en Dieu et plus de 60 % ont une pratique régulière
de leur foi, chiffres qui font pâlir d'envie les Églises européennes. La sérieuse Brookings
Institution, peu suspecte de bigoterie, observait récemment que cela dément tous les jours un canon
de la sociologie : à savoir que le sentiment religieux serait fonction inverse de l'avancement technique
d'une société.
Le résultat est que le tissu social américain - ce qu'il est convenu d'appeler la société
civile - sort le plus souvent d'une fabrique religieuse, qu'il s'agisse de la paroisse rebaptisée en "communauté",
du prêtre qui tient lieu de conseiller conjugal (et lui-même marié) ou des groupes locaux d'accueil
aux immigrants. A l'étranger, George W. Bush fait sourire lorsqu'il mobilise " les armées de
la compassion " contre la pauvreté. Aux Etats-Unis, chacun sortirait plutôt son carnet de chèques...
Les réactions au plan Bush témoignent de cette différence culturelle. La gauche, bien sûr,
dénonce un dangereux mélange des genres. Cette opposition idéologique s'est déjà
manifestée avec la nomination à la Justice de John Ashcroft, champion de la droite religieuse, puis
avec le chèque-école, autre projet fétiche de la Maison-Blanche. Mais comme rien n'est simple,
le président a trouvé, hier, les encouragements du démocrate Joe Lieberman, juif orthodoxe
et ex-colistier d'Al Gore...
Paradoxalement, la réponse la plus inquiète est venue de la droite. Le Wall Street Journal annonçait,
hier, un parcours difficile au Congrès et à la Cour suprême. Bastion du conservatisme, l'influent
Cato Institute redoutait de voir les associations caritatives vendre leur âme au Trésor fédéral
: elles sombreraient immanquablement dans " la bureaucratie et la réglementation ".
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