Dans l'un des textes cesnuriens (Freedom of Religion in Europe) de Massimo
Introvigne, on trouve ceci à propos des limites de la liberté religieuse.
"Il est intéressant de noter que même le nouveau catéchisme de l'Eglise Catholique,
section 2109, critique l'idée que "l'ordre public" doive en fait être considérée
comme une limite à la liberté religieuse, lorsque "l'ordre public" est construit selon
des critères positivistes ou naturalistes. [6]" - notons que ceci est présenté
pour appuyer la thèse ultra-libérale extrémiste des apologistes vis à vis des religions
et pseudo-religions qu'ils nomment en bloc "nouveaux mouvements religieux".
Voyons ce que dit réellement le catéchisme en question:
"#2109:
Le droit à la liberté religieuse ne peut être de soi ni illimité (7) ni limité
seulement par un "ordre public" conçu de manière positiviste ou naturaliste (8). Les "justes
limites" qui lui sont inhérentes doivent être déterminées pour chaque situation
sociale par la prudence politique, selon les exigences du bien commun, et ratifiées par l'autorité
civile selon des "règles juridiques conformes à l'ordre moral objectif".(9) [note:
le renvoi à la note 9 est le texte du concile du Vatican 2, tandis que les références 7 et
8 datent du 18 et 19e siècle].
On pourrait comparer ces textes conciliaires à des déclarations de politique générale
dominante, le catéchisme étant par contre de portée plus réduite. Un théologien
professeur d'université, auteur d'une thèse où les libertés sont souvent abordées,
fait observer:
En premier lieu, il importe de souligner que les auteurs du catéchisme, en raison des références
7 et 8, exposent une volonté relative de revenir en arrière par rapport aux textes "seniors"
du Concile Vatican 2, textes ratifiés à l'époque par la presque totalité des évèques,
et dont la portée est supérieure au Catéchisme proprement dit.
et:
"Précisément, la Déclaration sur la liberté religieuse a utilisé
l'expression "ordre public" pour être comprise de tous. Au concile, il y a eu d'ailleurs de grands
débats sur cette question car les évèques des pays sous le joug communiste craignaient que
l'expression "ordre public" ne soit employée contre eux. Pourtant, elle a été maintenue.
L'effort des évèques était de rendre la Déclaration compréhensible par tous.
Il me semble même que l'expression "ordre public" apparaisse une fois dans le nouveau droit canon.
L'expression "ordre moral objectif" est complémentaire. En lisant le catéchisme, j'ai le
sentiment que ses auteurs veulent restreindre la portée de l'affirmation conciliaire qui veut respecter
le domaine propre des autorités civiles chargées de l'ordre public."
Ajoutons à ces propos quelques tentatives d'explication du texte du catéchisme. Un peu de vocabulaire
:
Le naturalisme, en philosophie, est la doctrine qui nie l'existence d'une cause créatrice ou organisatrice
transcendante par rapport à la nature, affirmant donc que la nature existe par elle-même, et que s'il
existe un principe organisateur, il lui est immanent (Larousse 20 vol, 1993); ce qui signifierait qu'un "principe
créateur" - Dieu - serait contenu dans la nature.
Le positivisme, création d'Auguste Comte, considère que toutes activités philosophiques
et scientifiques ne doivent s'effectuer que dans le seul cadre de l'analyse des faits réels et vérifiés
par l'expérience, que les "choses en soi" , si elles existent, sont impossibles à atteindre
et que l'esprit humain doit se borner à formuler les lois et rapports s'établissant entre les phénomènes.
Il s'agit donc de doctrines "réductrices" dont on comprend que le catéchisme/christianisme
refuse les critères. Mais le catéchisme ne critique que cet aspect, et accepte au contraire la notion
"d'ordre moral objectif et de ratification des libertés religieuses par l'autorité civile".
Que peut-on dire de ce qu'ont admis les pays démocratiques en la matière? (alors qu'il s'agit
, dans le texte de Massimo Introvigne, de défendre en fait une liberté religieuse acquise d'avance
et sans discussion par les acteurs sociaux... but poursuivi conceptuellement par tous les apologistes des sectes.)
Les lois en vigueur ne jugent pas du contenu - même subversif - de certaines religions ou pseudo-religions,
et les états ne commencent à s'inquièter de "l'activité religieuse" - ou
pseudo-religieuse - que dès lors que l'ordre moral objectif n'est pas respecté. Dans
le cas qui préoccuppe Massimo Introvigne, il est très clair que l'ordre moral objectif est attaqué
par les sectes coercitives, et que le catéchisme ne défend donc pas leur liberté d'action;
il n'y a donc pas de critique applicable ici, de la part du catéchisme, envers la surveillance des exactions
possibles de certains mouvements, bien au contraire: la notion de "bien public" ajoute même une
mention précisément opposée à la criminalité de certains groupes. Par ailleurs,
l'utilisation d'un texte - somme toute secondaire - et partiellement conflictuel par rapport aux textes essentiels
(textes du concile) est significative de la part du CESNUR.
Interrogé, Massimo Introvigne me fait comprendre que j'aurais mal lu le catéchisme, ajoutant qu'il
en a discuté avec le Cardinal Hamer. [il ne mentionne pas que ledit Cardinal est décédé].
Il ajoute que le Cardinal a écrit à ce propos; [toutefois, on peut observer que l'avis même
éclairé d'un cardinal ne donne pas le ton absolu à une règle du christianisme; et que
s'abriter derrière le paravent d'un titre fut-il cardinal, ne peut convaincre le lecteur avisé de
la valeur de l'argumentaire.]
M. Introvigne me fait également observer "le but est clair dans le texte italien, le texte
officiel". Cet argument spécieux est dénué de valeur: la traduction est effectuée
par des gens compétents, qui n'ont certainement pas déformé le sens conceptuel du texte. Que
reste-t'il de l'analyse de M. Introvigne? Que les auteurs du catéchisme n'acceptent pas des dogmes athées
ou similaires. On s'en doutait déjà un peu.
Or, le reste du texte "Freedom of religion in Europe" de Cesnur, tend à démontrer
que les états - Italie mise à part, semble-t'il, d'après Introvigne, mais on vérifiera
aussi - abusent du droit et des lois pour écraser la liberté religieuse.
Etant donné que ce n'est pas la première fois qu'il met en avant un texte officiel du catholicisme
- voir ce qu'il a fait dire à Jean-Paul II - ou d'autres organismes importants
pour propulser ses opinions pro-sectaires, il m'apparaissait utile de rectifier le tir.
(Rappel: la fameuse affaire du mémo APA: Le Cesnur s'est des années durant servi d'un texte tronqué
de l'association américaine des psychologues pour faire avaler à son audience que l'APA avait nié
et tranché sur le sujet de la possibilité d'existence du contrôle mental, alors que
c'est le contraire qui s'est passé; les recherches sont toujours en cours, le débat est fort loin
d'être clos et le bon sens est prèt à triompher.)
Il est intéressant, même dans le catéchisme, de lire le #2108, plus clair encore au sujet
des limites de la liberté religieuse :
"Le droit à la liberté religieuse n'est ni la permission morale d'adhérer à
l'erreur (4), ni un supposé droit à l'erreur (5), mais un droit naturel de la personne humaine à
la liberté civile, c'est à dire à l'immunité de contraintes extérieures, dans
de justes limites, en matière religieuse, de la part du pouvoir politique. Ce droit naturel doit être
reconnu dans l'ordre juridique de la société de telle manière qu'il constitue un droit civil
(6).
Peut-on dire que les états attaqués principalement par Introvigne ne respectent pas cet aspect?
Bien au contraire.
Mais si nous comparons cela à ce qu'appliquent les sectes, nous constatons que ces dernières refusent
pratiquement (et souvent théoriquement aussi) tout droit à la liberté religieuse réelle,
au moins à leurs adeptes: certaines vont même jusqu'à attaquer précisément ce
droit; ainsi est-il impensable d'être scientologue au delà d'un certain niveau et chrétien
à la fois, quoi qu'en dise la secte; les conflits sont innombrables, et la pression exercée par les
écrits hubbardiens et la hiérarchie sectaire considérable.
On observe aussi que la scientologie attaque en justice des anciens membres ayant décidé de pratiquer
la "scientologie standard" hors de son giron administrativo-financier, un peu comme si les églises
chrétiennes interdisaient de prier sans payer d'abord et rester inscrit dans les églises et temples
officiels...
On pourrait conclure en affirmant que les apologistes, loin de défendre une liberté religieuse,
l'attaquent au contraire vivement en défendant les mouvements les plus intolérants en matière
religieuse.