L'anesthésie raëlienne
La secte officielle des extra terrestres
Charlie Hebdo, 11 juillet 2001 par Antonio Fischetti
[Texte intégral]
Charlie chez les raëliens
REPORTAGE :
Jusqu'ici les raëliens n'étaient que d'inoffensifs tarés qui s'imaginaient clonés
par des extraterrestres. Mais aujourd'hui qu'ils ont commencé des recherches sur le clonage humain, ils
prennent une autre dimension. La semaine dernière le gouvernement américain localisait , grâce
à des écoutes téléphoniques, leur laboratoire secret aux Etats-Unis. Après une
perquisition, les autorités exigeaient la fin des expériences. Mais les raëliens ont annoncé
qu'ils continueraient dans un autre pays. Avec 250 clients à 200 000 dollars le clonages, ils en ont les
moyens.
Cette secte qui compte 50 000 membres dans 84 pays est donc en plein essor. Pour les connaître, on a décidé
de faire un "stage d'éveil" chez eux.
On est plus de six cents à vouloir s'éveiller. Venus de toute l'Europe, mais aussi du Japon et d'Afrique,
pour passer une semaine dans ce centre sportif du nord de l'Italie. Après avoir acheté l'obligatoire
djellaba blanche (100 francs pour un drap plié), on s'installe dans le dortoir. A part notre voisin de chambre,
qui fait germer des graines à côté de son lit et déploie les sacs de pollen dont il
se nourrira pendant une semaine, les raéliens ont l'air normaux. Quelques barbichettes, quelques chignons
à l'image de Raël, deux enfants rasés à l'allure d'extraterrestres... Mais, pour le reste,
rien d'extraordinaire.
Tous les âges, toutes les professions sont là... La plupart ont un raélien pour frère,
mère ou mari. Et, d'une année sur l'autre, ils font un pèlerinage ici. Certains en sont à
leur quinzième stage d'éveil. Nous, on est des bêtes curieuses, à être venus par
simple curiosité, en trouvant l'info sur Internet (" Vous avez du courage, avec toute la désinformation
en France sur les sectes! "). La loi antisectes ne fait que renforcer l'ego des adeptes. D'ailleurs, plusieurs
sont devenus raéliens après avoir vu des reportages très critiques sur la secte. Raël
en est fier: " Même la plus pourrie des émissions télé nous amène toujours
une ou deux personnes."
En fait, il y a un public à sectes: beaucoup sont passés par les Témoins de Jéhovah
ou la Scientologie avant de trouver leur bonheur chez les extraterrestres. A part la djellaba, on dirait un Club
Med à thème. Dans la grande salle, ça chante, ça crie, ça tape dans ses mains,
en attendant l'arrivée du " prophète bien aimé " . Enfin, lorsque la salle est chaude,
Raël apparaît, en Star Trek à chignon.
Reconnaissons ses qualités scéniques. C'est la moindre des choses, pour un, gourou.. mais quand même.
Il fait rire quand il faut ? "C'est normal vous avez la pêche, vous avez mangé des pêches."
(rires) -, il devient sérieux en critiquant la France et ses lois liberticides, il joue de la guitare, etc.
La séduction est telle qu'il peut dire n'importe quoi, tout et son contraire, les salves d'applaudissements
restent les mêmes.
Le stage commence par une journée d'abstinence : pendant vingt-quatre heures ni nourriture ni paroles. On
attend vivement l'" explosion des sens ", prévue pour le lendemain. Mais, en guise d'orgie, on
se retrouve en rangs, face à face, avec un abricot et une pêche pas mûre sur les genoux. L'idée,
c'est que tu dégustes l'abricot, et que tu deviens l'abricot Puis tu t'éveilles en palpant ton voisin.
En face, j'ai Tignous en djellaba. Surtout, éviter de le regarder. Plus tard, c'est la méditation.
Chaque matin, les six cents djellabas sont allongées sur le terrain de foot. Il faut penser qu'un papillon
venu de l'infini se pose sur ton front et te butine la cervelle. Moi je sens surtout les fourmis
qui me grimpent dessus.
Mais, vu les gémissements de ma voisine, je suppose que le papillon venu de l'infini ne doit pas manquer
de talents. Même si c'est sympa de se détendre, pas la peine d'en faire quelque chose de mystique.
On en sort tout endormi. Mais ça prépare mieux aux enseignements de Raël. On découvre
alors le fond de commerce des sectes : la psychologie de bazar Un peu de science, un peu de bouddhisme, une bonne
mise en scène.:. Soit c'est évident, soit c'est niais mais ça marche On te dit qu'il faut
éveiller l'enfant de sept ans qui est en toi. Comme si un enfant n'était ni cruel ni méchant.
Après, on t'explique qu'il faut chasser les émotions négatives. La tristesse et la colère,
c'est pas bien. Seule la joie est bien. Ensuite, il faut se déconditionner. Pourtant, les "exercices
d'éveil" ne sont que des associations niaises, degré zéro de l'imagination : voir des
diapos de forêt et de désert pour sentir le calme et la paix.
Enfin, un discours d'une heure sur les bienfaits du jeu... pour annoncer l'installation d'un trempoline payant
(30 F le passage) au profit des courses automobiles de Raël!
Livres contre prophète
Il y a des reportages plus ou moins faciles. Deux jours en djellaba blanche à applaudir des stupidités,
c'est dur, très dur. Mais, en même temps, ça permet de mieux comprendre les sectes. Il faut
les combattre. Mais pour de bonnes raisons. On a vu des gens heureux qui, comme on l'a fait, pourraient partir
sans problème. Aussi, ce n'est pas la dénonciation systématique du racket qui convaincra les
adeptes de quitter la secte. Ce n'est pas non plus en ridiculisant leurs croyances: porter une djellaba et croire
que Raël est le messager des extraterrestres n'est pas plus ridicule que de manger des hosties et croire que
le pape est l'envoyé de Dieu. Et puis, au moins, la religion raélienne est plus marrante que la religion
catholique.
Non, le vrai danger, c'est que, de s'appuyer sur un maître pour se libérer, voilà le meilleur
moyen de ne jamais le faire. En voulant s'éveiller, les adeptes ne se rendent pas compte qu'ils s'anesthésient.
Ils se coupent de la connaissance, puisque le prophète se substitue à la culture.
La secte leur donne l'illusion de parler d'eux, tout en les empêchant d'affronter leurs propres problèmes.
C'est gratifiant et confortable. Mais inutile. Alors, un mot aux raéliens qui liront cet article: pensez
à ce que vous apprendrez en consacrant votre cotisation à l'achat de livres ou à la consultation
d'un psy. Ça serait plus fatigant que d'acclamer le "prophète bien?aimé". Mais plus
efficace pour s'éveiller.
La première étape de l'éveil consiste à se couper de ses attaches culturelles; On nous
explique que seuls les légumes ont des racines. Pour s'éloigner de l'endive, la première étape
consiste à mettre une djellaba. Ca veut dire qu'on est différent des autres, mais semblables entre
nous. Ensuite pour unifier le groupe viennent une floppée de lieux communs : le racisme c'est pas bien,
l'homophobie non plus etc. Une communion intellectuelle qui fait de nous des révolutionnaires.
Après on nous dit qu'on est géniaux de comprendre. Que les enseignements transforment notre cerveau
en diamant pendant que celui des autres , qui sont dans la société, reste à l'état
de charbon. Le but c'est de nous amener à agir dans le bon sens. On n'impose pas; la méthode est
plus subtile.
Par exemple, une vidéo, filmée en caméra cachée, nous montre que des passants obéissent
davantage à un type s'il est déguisé en flic. Message : il ne faut pas obéir bêtement
à l'autorité. N'empêche qu'un quart d'heure plus tard, Raël demande aux nouveaux stagiaires
de se présenter individuellement sur scène. Et comme il y en a qui rechignent, il insiste lourdement
pendant de longues minutes, jusqu'à ce que le plus grand nombre ait cédé. On verra souvent
ce mécanisme : critiquer un comportement pour mieux amener à le reproduire. On n'ordonne pas d'obéir
mais on conduit à le faire en donnant l'impression que c'est un acte de rebellion.
Par exemple, on ne nous force pas à applaudir. mais on nous explique que si on ne le fait pas, c'est qu'on
est conditionné par la timidité. Ce qui pousse les spectateurs à acclamer bêtement chaque
stupidité en ayant l'impression de se libérer.
Harem pour les Elohims.
Chez Raël, l'amour est libre, paraît-il. Aussi, dès l'arrivée, tout le monde reçoit un chapelet de bracelets : blanc pour ceux qui ne cherchent pas de relation sexuelle, rose pour les homos (pas vu.) rouge pour ceux qui sont "ouverts à toute proposition et rencontre sensuelle" (fréquent chez les hommes, moins chez les filles). A les voir se prendre à bras-le-corps pour se dire bonjour, on n'aurait pas été étonnés que les méditations sensuelles dégénèrent en partouzes. Mais en fait, la libération sexuelle se limite à la mobilité des couples ! Ceux qui s'enlacent un soir ont souvent changé de partenaire le lendemain. Cependant, même chez les filles à bracelet rouge, les étapes de la séduction restent les mêmes que dans n'importe quelle discothèque.
Ceux qui ont des facilités, ce sont les "guides" de la secte. Eux sont toujours entourés
de belles et jeunes filles (beaucoup de petites geishas asiatiques d'ailleurs) La plupart font partie de l'"ordre
des anges" : reconnaissables à leurs plumes blanches, elles se sont engagées à servir
les Elohims quand ils viendront. Les plumes roses, plus rares, ont choisi de refuser toute union physique avec
des humains, excepté Raël. Quant à Raël lui-même, il est entouré, (en plus
des anges précédents), d'une cour d'anges personnels, reconnaissables à leur plume dorée!
Au total, l'adepte de base ne s'éclate pas plus qu'au Club Med. Mais la "liberté" sexuelle"
permet surtout aux cadres de s'offrir un harem et de peloter les nouvelles venues au nom de l'"éveil
des sens" et du "déconditionnement".