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LYON MAG' N°104 Juin 2001
Trois sectes infiltrées par Lyon Mag'
Dossier réalisé par Jérome Berthaut, Lionel Favrot, Aurélie Ponsot.
Alors que le parlement vient d'adopter une loi renforçant le dispositif de lutte anti-secte, la rédaction
de Lyon Mag' a décidé de tester trois mouvements implantés à Lyon: Sri Ram Chandra
Mission, une secte d'origine indienne qui propose à ses adeptes une purification intérieure, les
raëliens, une secte qui annonce le retour sur terre des extra-terrestres et la plus active dans la région,
Scientologie, une secte qui à travers des cycles de formation promet aux adeptes une amélioration
de leurs performances intellectuelles. Deux journalistes ont réalisé cette enquête qui s'est
prolongée sur quatre semaines en entrant dans ces trois sectes pour suivre le parcours d'un simple adepte.
L'ensemble étant enregistré par des micros cachés. Résultats assez étonnants,
où chaque fois apparaît clairement la même méthode: un embrigadement habile et progressif,
où tout est fait pour couper les candidats de leurs proches et pour leur imposer un discours bien rodé
où le principe, c'est de condamner le monde actuel en l'accusant de tous les maux, pour mieux promettre
une solution miracle qui passe bien sûr par un engagement dans la secte. Lyon Mag' en profite pour ouvrir
le débat en donnant la parole à la députée PS de Décines, Martine David, qui
a préparé cette nouvelle loi, au psychologue lyonnais Bernard Chouvier, à Yvette Genosy, responsable
de l'antenne lyonnaise de l'Adfi, une association anti-secte, à Me Jean-Michel Pesanti, l'avocat qui a défendu
les victimes dans le scandale de la scientologie jugé à Lyon et au père Trouslard, qui critique
la position prise par Mgr Billé, archevêque de Lyon, qui a tout fait pour faire barrage à cette
loi.
Lundi 7 mai 15h. Comment entrer en contact avec les raëliens à Lyon ? Premier miracle : je tombe par
hasard sur une affiche, place Maréchal Lyautey, annonçant une conférence sur les extra-terrestres,
salle Alizé, à la gare de la Part-Dieu. Avec une adresse Internet : www.rael.org. Je me branche sur
le site en 18 langues. Dans la liste des contacts en France, un représentant à Lyon : c'est un certain
Guillaume. On a droit à sa photo. Il a l'air très jeune, métisse, cheveux bruns mi-longs...
Assez beau gosse. Pour le contacter, un numéro de portable. J'appelle. Une femme me répond, voix
douce, style hôtesse de l'air. Je dois donner mon numéro de téléphone. Mais c'est promis,
elle transmettra mon message au "guide" qui me rappellera. Le soir même, Guillaume me rappelle.
Je lui explique que j'ai vu l'annonce de la conférence et que je suis allée sur son site web où
j'ai trouvé son numéro. Très sympa, il me tutoie d'emblée : "Je ne suis pas à
Lyon, je te rappellerai dès mon retour". Je lui fixe un rendez au bar Américain, au centre ville:
jeudi à 17h 30.
Jeudi à 17h 15. Je débarque avec un quart d'heure d'avance. Pas de place en terrasse, je m'installe
à l'intérieur. Un bar assez chic, avec banquettes en cuir. Je commande un diabolo menthe et j'attends.
Guillaume arrive en retard. Grand, souriant, allure sportive, coupe rasta... Effectivement il est plutôt
beau gosse. Pantalon noir, sweat blanc... Il porte autour du cou un gros médaillon en forme d'étoile:
l'emblème des raëliens que j'ai repéré sur Internet.
Guillaume me fait la bise et s'assoit en face de moi. Direct, il me demande qui je suis, d'où je viens,
ce que je fais... Tout en me fixant droit dans les yeux. Puis il me parle de son mouvement. Il attaque très
sérieux : "Les raëliens c'est en fait une secte raciste qui viole les enfants..." Et il éclate
de rire. Visiblement tout content de son gag. Il va plaisanter comme ça pendant quelques minutes. Technique
astucieuse pour dédramatiser. Puis il revient à un discours très carré : "On n'est
pas une secte mais un mouvement religieux". Suit une longue explication assez laborieuse. Puis tout à
coup, voyant sans doute que je décroche, il change de style. "J'aurais dû te donner rendez-vous
chez moi, comme ça je t'aurais montré mes vidéos, t'aurais vu Raël parler, tu as du temps
là ?" Je lui explique que j'ai rendez-vous dans une demi-heure. "Dommage". Il se lance alors
dans un discours sur l'origine du monde où il m'explique que les êtres humains ont été
créés par les Elohim, qui habitaient une autre planète et qui un jour ont débarqué
sur terre... Et c'est parti pour une grande fable intergalactique qui se conclut bien sûr pour insister sur
le rôle du gourou, Raël, à qui les Elohim sont apparus il y a quelques années pour lui
confier une mission: "Répandre un message de paix et d'amour sur la terre". J'ai droit à
un récit détaillé de cette rencontre au sommet: "Les Elohim sont des êtres si beaux,
si féminins...
D'ailleurs plus quelqu'un est intelligent, plus il est beau". Consternant. Il me parle ensuite de Raël
: "Quand tu le rencontres, tu te rends compte que c'est lui, dans son regard, il y a une telle profondeur,
c'est l'amour". Visiblement il a l'air envoûté. Et il continue. Je n'ai pas besoin de l'interroger,
il fait les questions et les réponses. De temps en temps, il plaisante, fait des jeux de mots bidons et
rigole très fort.
Extrait : "De quoi vit Raël ? C'est une question que certains de nos ennemis se posent. Raël
vit tout simplement de ses droits d'auteur. Nous, quand on lui verse des dons, c'est pour construire l'ambassade
qui accueillera sur terre les extra-terrestres. Mais Raël lui ne touche pas un centime du mouvement, au contraire
il donne beaucoup d'argent". Puis il ajoute : "Nos ennemis disent aussi qu'on est pédophile. Tout
ça parce qu'on dit qu'il faut expliquer aux enfants la sexualité, leur montrer comment prendre du
plaisir... Ce n'est pas comme les curés qui eux abusent des enfants".
Il continue en expliquant que les raëliens prônent une liberté sexuelle totale, les partouzes...
Mais aussi la liberté de fumer des joints. Il insiste beaucoup sur ces histoires de partouze, en me regardant
droit dans les yeux. Un peu lourd. Je lui dis que je dois partir. Il veut me ramener chez moi. Je refuse. Il me
propose qu'on se revoit un soir, chez lui, pour regarder ses vidéos de Raël. Je finis par lui promettre
d'aller à sa conférence sur les extra-terrestres, dans une semaine. "D'ici là tu peux
m'appeler quand tu veux". Grand sourire. On se dit qu'elles ont dû être nombreuses à craquer
pour ce chaud lapin.
Jeudi 19 mai, 20h 30, gare de la Part-Dieu. Il faut payer 20 F pour entrer salle Alizé. Une petite salle,
mais c'est déjà plein. Au fond, un tableau, un vidéo-projecteur et un écran. Pascale,
une blonde aux yeux bleus, dit quelques mots pour présenter la conférence. Habillée style
Spice girl, pantalon moulant et chaussures compensées, elle est plutôt mignonne. J'apprendrai plus
tard qu'elle a rencontré Guillaume il y a huit ans, qu'elle est devenue son amie puis qu'elle a rejoint
le mouvement. On a d'abord droit à un film. 10 minutes sur les soucoupes volantes, avec des témoignages
"sérieux" et des savants barbus pour confirmer le phénomène dans un jargon fumeux.
La lumière revient. Guillaume entre en scène, avec un discours enflammé : "Il y a eu
50 millions d'apparitions d'Elohim en 50 ans..." Et c'est reparti sur les extra-terrestres. Un des proches
de Raël prend à son tour la parole: Claude, ingénieur, et il insiste beaucoup là-dessus.
Ingénieur où ? On ne saura jamais. Lui, il vante les mérites du clônage. En expliquant
que la technique a été mise au point par les fameux Elohim. Toujours les Elohim. Guillaume reprend
la parole pour expliquer que les miracles racontés dans la bible ont en fait été réalisés
par ces fameux extra-terrestres. On tourne un peu en rond. Mais dans l'assistance, tout le monde écoute
sagement.
On fait une petite pause. Deux jeunes raëliens s'approchent de moi. Des amis de Guillaume. Très
directs, ils me fixent droit dans les yeux. Charmeurs. Un vrai numéro de drague. La séance reprend
avec un débat. Quelques questions gentilles. Guillaume répond, empilant les gags un peu lourdingues.
Mais il insiste pour qu'on lise le livre de Raël, "Le message donné par les extra-terrestres".
Indispensable pour se libérer. "Moins de 100 F, c'est pas cher", insiste Guillaume. Il me signale
d'autres bouquins indispensables à lire, notamment "La méditation sensuelle". La réunion
est finie. On me propose d'aller boire un dernier verre. Guillaume insiste, toujours très rentre dedans.
Ça sent la partouze. Il est 23 heures, moi je vais me coucher. La gare de la Part-Dieu est déserte.
Je fonce jusqu'au métro.
Deux heures plus tard, j'ai droit à un message sur mon portable. C'est Guillaume. Il me dit qu'il faut
absolument qu'on se revoit. Cette enquête sur Raël commence à me courir. Ce type me met une pression
d'enfer. Et puis cette ambiance est assez malsaine. Je sens bien que leur objectif est clair : me mettre dans leur
lit. Je décide quand même d'aller plus loin, pour voir. Deux jours plus tard, rendez-vous au bar le
République, toujours en centre ville. Iciv Guillaume connaît tout le monde. C'est bourré de
jeunes branchés. Au fond du bar, une télé diffuse Loft Story en continu. Il va me chercher
à boire. Un demi. On s'assoit. Toujours charmeur. Cette fois il me propose un week-end de méditation
dans un hôtel à Dardilly. "C'est gratuit pour toi", précise-t-il. Puis il essaye
de me convaincre d'aller le soir même avec lui à Besançon où il va vendre des posters
à la sortie d'un concert. Et il me sort un grand numéro de drague : "Depuis jeudi j'ai ton visage
dans mes yeux et je n'arrive plus à m'en défaire..:" Je lui dis que je suis d'accord pour son
week-end. Et je me jure qu'après j'arrêterai.
Le lendemain, il me rappelle. Il insiste pour me voir avant. Une soirée chez lui. Et c'est reparti pour
un grand numéro. Je refuse. On parle à nouveau du week end. Pas très rassuré par ce
week end de méditation, j'ai demandé à un journaliste de Lyon Mag' de m'accompagner au cas
où ça tourne mal. Je lui demande si je peux venir avec un ami, il me répond : "Bien sur,
l'objectif c'est qu'on soit le plus nombreux possible". Guillaume propose de passer nous prendre en voiture.
Samedi en début d'après midi, je l'attends place Carnot avec un journaliste de Lyon Mag'. Je ne suis
pas très rassurée sur ce week end de méditation sensuelle. Guillaume débarque au volant
d'une superbe BMW. On monte. Il roule très vite en se faufilant entre les voitures. Dardilly, on arrive
à l'hôtel La Pépinière. Ici aussi tout le monde le connaît. Petits fauteuils en
daim, tables basses... C'est assez chic. On entre dans une salle où il y a déjà une cinquantaine
de personnes. Tout le monde regarde les deux nouveaux. Des regards un peu allumés. Aux murs quelques symboles
raëliens. Ambiance assez euphorique. On vient me parler, me demander d'où je viens... Avec toujours
cette manie de fixer les gens droit dans les yeux. Et toujours cette approche très sexuelle, ces allusions...
Une institutrice grenobloise ne me lâche plus. Elle promet un week end de rêve : méditation
sensuelle, jeux, danses... Ça commence par un film : Raël qui chante ! La salle reprend en coeur. On
distribue des nez rouges et on rigole sans complexes. Guillaume prend alors la parole, nous dit que nous allons
méditer, apprendre à comprendre, à nous connaître et à nous faire plaisir. Dans
la salle, ça vole bas. Au dessous de la ceinture. Toujours des blagues sexuelles. On commence la méditation.
Certains s'allongent, d'autres restent assis. Un "scientifique" prend la parole pour parler du plaisir.
Puis on a encore droit à la voix de Raël, sur une musique style envoûtante avec en fond sonore
le bruit des vagues : il faut que nous ressentions tout notre corps. Surtout notre sexe... Tout le monde est détendu,
très détendu. Ma voisine me lance avec un petit air coquin: "Tu vas voir demain quand on en
sera à la 6e cassette". "Il faut libérer nos pulsions", répète Guillaume.
Pendant la pause, une blonde, habillée très moulant, se colle à un raëlien. En lui
murmurant quelques mots à l'oreille. On dirait une invitation à monter dans une chambre. L'ambiance
est chaude chez les raëliens. Très chaude. Guillaume enchaîne sur les bienfaits de la méditation.
Une femme prend alors le micro. Elle est convaincue qu'on peut traverser les murs et elle a même essayé
il y a une semaine. Mais elle avoue que ça n'a pas marché. Bilan: une fracture du nez. Personne ne
rigole. Elle continue son histoire débile. Pour conclure que la méditation va un jour l'aider à
traverser les murs !
On enchaîne avec une discussion sur la mémoire. "La mémoire ça ne sert à
rien" proclame une institutrice. "Bravo !" répond la fille qui traverse les murs en avouant:
"D'ailleurs, je ne me souviens même pas de ce que j'ai fait le week end dernier". Sourire radieux,
une femme blonde, minuscule, se déhanche devant moi. Elle est ridicule mais on applaudit bien fort. La danseuse
se lance alors dans un exposé assez dingue sur le sens des couleurs. Elle parle d'une voix qui se veut sensuelle
et envoûtante. Pas terrible mais tout le monde est scotché.
Elle parle ensuite des "personnes négatives" qui ont peur de tout, qui critiquent tout... "Il
faut penser positif" répète la petite blonde. On enchaîne avec une petite séance
de "ahom", un terme qu'il faut répéter pour se libérer des pulsions négatives.
Et on annonce le programme du lendemain : vidéos et sensualité. Mais la soirée s'annonce chaude
: dîner en commun et la plupart dorment à l'hôtel. Moi, j' ai décidé de partir.
Une heure de plus avec ces cinglés, j'ai peur de basculer et de me retrouver avec deux ou trois Elohim dans
mon lit !
Aurélie Ponsot
PSY
"Une secte, c'est une toxicomanie sans drogue"
Professeur de psychopathologie à l'université Lyon II, Bernard Chouvier travaille depuis 20
ans sur les sectes. Cet universitaire analyse le mécanisme qui pousse certains à rejoindre une secte,
mais aussi les méthodes d'embrigadement utilisées par les sectes.
Qu'est-ce qu'une secte ?
Bernard Chouvier: Un groupe religieux qui se coupe du reste de la société et qui exerce une emprise
totalitaire sur ses adeptes. D'un point de vue mental, financier et même, assez souvent, sexuel.
La différence entre une secte et une religion ?
Une nouvelle religion peut ressembler à une secte car elle se coupe forcément de la société
pour affirmer ses valeurs et son identité. Mais en se développant, elle va s'ouvrir sur le monde.
Alors qu'une secte cherche au contraire à créer son propre monde avec ses propres lois en refusant
tout contrôle extérieur.
Pas de confusion possible ?
Non. Je sais que les sectes veulent se faire passer pour des religions nouvelles. Mais c'est une tromperie. Dans
une secte, il y a une dimension totalitaire qui n'existe pas dans une religion. Sauf dérive sectaire justement.
Qu'est-ce qui pousse les gens vers les sectes ?
Au départ, c'est souvent un rejet du monde dans lequel les gens vivent, un besoin d'idéal... Mais
les victimes sont aussi souvent des gens fragiles ou fragilisés. Exemple : des jeunes en révolte
contre leurs parents, une femme qui vient de perdre son mari...
En quoi entrer dans une secte leur apporte une solution ?
En fait une secte, c'est une toxicomanie sans drogue. Au départ on trouve un certain réconfort parce
que la secte tient un discours simple mais fédérateur expliquant que le monde est pourri. Et la secte
apporte une solution magique pour résoudre tous ces problèmes. Mais très vite, on tombe dans
la dépendance.
Comment les sectes recrutent leurs futurs adeptes ?
Chaque secte a sa propre méthode: les Témoins de Jéhovah dépouillent par exemple les
pages nécrologies publiées par les journaux pour recruter leurs futurs adeptes parmi les familles
qui sont touchées par un décès. La Scientologie organise des expositions et des distributions
de tracts. D'autres sectes organisent des conférences sur des thèmes à la mode, comme l'écologie...
Pourquoi les gens ne sont pas plus méfiants ?
Parce que les futurs adeptes sont en situation vulnérable et qu'au départ, le discours est toujours
soft. Ce n'est qu'après un certain temps qu'ils ont droit aux théories les plus délirantes.
Mais la force d'une secte c'est bien sûr sa capacité à manipuler ses victimes.
Sur quoi repose cette manipulation ?
Sur une triple relation de l'adepte avec l'initiateur, avec le groupe et avec un dieu ou un gourou.
Le rôle de l'initiateur ?
Le principe est le même. Il est là pour personnaliser la relation avec la secte. Son rôle, c'est
de séduire et de former l'adepte qui aura très vite une totale confiance en lui. Au point de se soumettre
à son autorité. Ce qui va rendre le départ de la secte plus difficile car l'adepte aura le
sentiment de trahir son initiateur.
Comment ça marche?
En fait, les sectes détournent à leur profit le mécanisme de transfert utilisé en psychanalyse
pour guérir les gens. Chez la Scientologie, par exemple, l'initiateur c'est celui qui fait l'audition avec
le fameux électromètre, qui est censé détecter les émotions.
Le rôle du groupe ?
C'est de devenir une famille de substitution qui joue un rôle protecteur, rassurant...
Mais comment les gens arrivent à donner autant d'argent ?
En arrivant à convaincre les adeptes que pour eux la secte est tout. Donc qu'il faut tout lui donner.
A la tête d'une secte il y a toujours un escroc ?
S'il n'y avait que des escrocs, les sectes ne marcheraient pas aussi bien. Au départ d'une secte, il y a
souvent un illuminé. C'est-à-dire un type qui a subi un traumatisme fort et qui va se mettre à
échafauder de théories délirantes. Exemple : à l'origine du Temple solaire, il y a
Luc Jouret qui a été traumatisé par la mort de son fils et qui a eu une vision sur sa tombe.
Il a vu son fils sur Sirius. Ensuite, Di Mambro, qui était un escroc, a su organiser le délire de
Jouret et utiliser sa force de conviction.
Mais pourquoi les adeptes n'opposent pas plus de résistance ?
Parce que les sectes utilisent des mécanismes assez classiques qui leur permettent d'affaiblir les défenses
de l'adepte en lui faisant répéter sans arrêt les mêmes prières, en le faisant
chanter et danser jusqu'à un état de transe hypnotique... Ou encore en le privant de sommeil et de
nourriture. Du coup, la secte affaiblit ses adeptes, ce qui lui permet de mieux les contrôler.
Et il y a toujours une dimension religieuse dans une secte ?
Oui, sous une forme ou sous une autre. Les sectes proposent toujours aux adeptes de vénérer un dieu,
une divinité... Chez Moon, c'est une divinité assez opaque mais présente partout: le père,
la mère et le monde en même temps. Chez les scientologues, ce sont les thétans, des êtres
qui ont créé le monde. Les raëliens ce sont les extraterrestres, les Elohim...
Comment les adeptes se font aussi facilement embrigader ?
Parce que l'embrigadement est toujours progressif. Dans toutes les sectes, il y a une série d'étapes
à franchir qui mènent vers la voie de la connaissance. Chez la Scientologie, par exemple, l'adepte
doit suivre différents cycles d'étude qui lui permettent d'atteindre le stade ultime de connaissance.
Chez Soka Gakkaï, il faut réciter chaque jour une prière devant le Gohozon, un parchemin sacré,
pour atteindre "l'illumination intérieure".
Et comment on peut sortir d'une secte ?
C'est toujours une épreuve difficile, comme pour sortir de la toxicomanie. Car il faut rompre avec un état
de dépendance, remettre en cause un idéal et affronter la réalité. Ce qui provoque
un épisode de décompensation psychotique qui se traduit souvent par des bouffées délirantes.
Comme dans une cure de désintoxication. Mais le plus efficace pour se désintoxiquer d'une secte,
c'est de travailler en groupe.
Qu'est-ce que vous pensez de cette nouvelle loi pour lutter contre les sectes ?
Je crois que ça sera efficace car ça permettra désormais de dissoudre certains groupes dont
la nocivité a été avérée. Mais il faudra faire attention aux effets pervers.
Quels effets pervers ?
Dissoudre une secte, ce n'est pas la faire disparaître. Mais la faire entrer dans la clandestinité.
Car si une secte existe, c'est qu'elle répond à un besoin que ne remplit pas la société.
Et ce phénomène sectaire sera alors plus dangereux s'il est complètement souterrain.
Il fallait mieux éviter de voter cette loi ?
Non, mais si on veut lutter de façon efficace contre les sectes il faut faire attention. Car les sectes
utilisent très habilement les attaques contre elles en se faisant passer pour des martyres. Ce qui renforce
en interne leur cohérence et leur détermination.
Mais la manipulation est omni-présente dans la société ?
Oui, c'est vrai. Mais il ne faut pas tout mélanger. Pour qu'il y ait secte, il faut une dimension religieuse
et totalitaire avec un objectif d'embrigadement. Cela dit, bien sûr, il y a des dérives sectaires
dans la société. Par exemple dans certaines entreprises où la pression est très forte.
Ou dans certains partis extrémistes où on observe également ce genre de phénomène.
Mais ça n'a quand même rien à voir avec une secte.
La solution pour combattre les sectes ?
Appliquer la loi, en protégeant en priorité les enfants et les adolescents. Il faut surtout informer
les gens, notamment à travers les médias. Mais l'Etat devrait aussi mieux aider les associations
anti-secte qui mènent un combat efficace sur le terrain.
Bernard Chouvier a participé à la rédaction d'un ouvrage collectif "Secte
et démocratie", paru aux éditions du Seuil, 1999, 240 p., 145 F.
Scientologie
"Quelqu'un veut vous assassiner"
Jeudi,10h00, place des Capucins, en bas des pentes de la Croix-Rousse. Une grande bâtisse rose. Au dessus
de la porte d'entrée, un panneau en lettres jaunes sur un fond bleu: Eglise de scientologie. C'est là.
Je pousse la porte vitrée et je me retrouve dans un hall. Carrelage blanc, papier peint clair... Au fond,
un bureau en bois. Sur une table basse, quelques ouvrages signés Ron Hubbard. J'en prends un pour le feuilleter.
Un type se pointe.
La quarantaine, yeux bleus, chemise et pantalon bleu... Il s'approche et m'interroge d'une voix douce. Je lui explique
que je voudrais en savoir plus sur la Scientologie. Il disparaît et revient accompagné d'un homme
aux cheveux gris. La cinquantaine, Henry porte une chemise jaune claire et une cravate multicolore. Ses lunettes
pendent au bout d'un cordon. Très chaleureux, le regard rieur. "Vous avez sûrement entendu parler
de nous dans les médias ?" Il guette ma réaction. Je prends l'air étonné. "Les
médias ?" Ça a l'air de le rassurer. On discute quelques minutes et il me propose de voir un
film sur la scientologie. Du coup, je me retrouve dans une petite salle face à un grand écran. Assez
intime: moquette au sol, tissu aux murs, quelques chaises... La lumière s'éteint. Et le film commence.
J'ai d'abord droit à des images d'astéroïdes qui tournent dans l'espace, style science fiction.
A l'américaine, gros plans, images choc et sono assourdissante. Puis la planète Terre apparaît
à l'écran. Commence alors un long discours présentant la scientologie comme "une religion"
présente partout dans le monde, reconnue et soutenue par de nombreuses personnalités... Un homme
en costard-cravate, brushing impeccable apparaît. Il vante "le génie" du fondateur Ron Hubbard
qui a écrit "des centaines de livres". La propagande est un peu lourde. Mais c'est assez bien
fait. Suit un petit couplet sur les attaques contre Scientologie. Le présentateur explique que "le
gouvernement" cherche en fait "à contrôler le mental des gens" avec l'aide des psychiatres.
Et que justement la scientologie a démasqué la supercherie. D'où la persécution. On
a droit ensuite à des images de "scientologues" étudiant les livres d'Hubbard. Heureux,
beaux, intelligents... Et on insiste sur la méthode: "mieux se connaître pour s'améliorer,
être plus performant, améliorer son QI"... Des étudiants et des couples témoignent.
Dernières secondes, le présentateur explique aux spectateurs que désormais, il a le choix
entre vivre dans les ténèbres ou entrer à Scientologie. Mais il précise aussitôt
qu'on est libre de quitter cette salle de projection et de ne plus jamais avoir de contact avec la scientologie.
"Tout comme quand vous êtes libre de vous tirer une balle dans la tête".
Henry me demande si j' ai trouvé ce film intéressant. Je prends l'air intéressé. Il
me tend alors un questionnaire à remplir.
200 questions, je lui explique que c'est un peu long. Je prends le questionnaire en lui promettant de repasser
dans l'après-midi. Sourires, paroles douces... Il me raccompagne. En me répétant qu'il m'attend
cet après midi.
Jeudi, 17h. Retour à Scientologie avec mon questionnaire rempli. Henry me demande d'attendre puis disparaît.
Il doit dépouiller et analyser mes réponses. Je l'entends pianoter sur un ordinateur. J'ai répondu
au hasard à ces 200 questions, censées évaluer mon état psychologique. Questions parfois
loufoques du genre : "Feuilletez-vous des annuaires de chemin de fer, des annuaires de téléphone
pour le plaisir ?" D'autres sont plus orientées: "Cela vous demanderait-il un effort certain que
d'envisager l'idée du suicide". Ou encore "Pourriez-vous consentir à une discipline stricte?",
"Vous arrive-t-il d'avoir l'impression d'être comme dans un rêve". Et bien sûr il y
a aussi un certain nombre de questions sur l'argent.
Au bout d'une vingtaine de minutes, Henry vient me chercher et m'emmène dans son bureau. Une toute petite
pièce avec un bureau en bois, une étagère de bouquins et, au mur, encore un portrait du gourou
Ron Hubbard. Evidemment le diagnostic sur mon cas est assez grave. Il me présente un graphique plein d'abréviations
avec une courbe qui analyse mes réponses. La courbe est en dent de scie. Ce qui fait dire à Henry
: "Il y a des hauts et des bas dans votre vie. Surtout des bas". Il me demande ensuite comment je me
sens. Je lui explique que je suis un peu déprimé car ma copine m'a quitté il y a deux mois,
que j ai du mal à dormir, que je suis au Prozac... Bref le profil du pigeon idéal. Henry m'écoute
attentivement et me déconseille d'abord de prendre des médicaments, mais au contraire de prendre
de la vitamine C. "Moi j'en prends un gramme par heure, ça donne du tonus". Puis il m'explique
que si je vais mal, ce n'est pas à cause de ma copine, mais parce qu'on me veut du mal. Qui ? Quelqu'un
qui cherche à m'appuyer sur la tête, à m'opprimer, voire même à m'assassiner!
Prenant l'air très surpris, j'explique à Henry que je n'ai pas d'ennemis. Il réplique: "Mais
cette personne qui vous veut du mal dans votre entourage ne montre pas ses mauvaises intentions. C'est pourquoi
il faut apprendre à la détecter. Et pour ça, nous avons justement un cours sur les hauts et
les bas dans la vie". J'accepte. On prend rendez-vous pour la leçon qui débute le lendemain.
Henry me conseille de bien manger avant de venir. Et il m'explique que ça me coûtera environ 500 F.
Vendredi, 19h15. On me conduit dans un petit bureau où on me demande de régler le prix de la leçon.
Finalement ça sera un peu plus cher que prévu: 580 F. Mais j'ai droit à une facture. Ensuite,
un adepte m'accompagne à l'étage par un grand escalier en bois qui grince. Dans une salle de cours,
mon professeur m'attend. Il se présente : "Christian, je suis superviseur de ce cours". Taille
moyenne, chemise colorée, cheveux poivre et sel, yeux clairs et visage assez bouffi.
A gauche, un grand miroir et une étagère avec des livres de scientologie. Au fond, face à
la fenêtre, une grande table pour les élèves. Aujourd'hui, je suis le seul élève.
J'ouvre mon manuel, un bouquin de 200 pages avec une couverture bleue: "Surmonter les hauts et les bas dans
la vie". Christian me demande de remplir les premières pages. Nom, prénom...
Suivent quelques consignes pour le cours: je n'ai le droit de poser des questions qu'à mon superviseur,
interdit de prendre des médicaments ou de l'alcool sans la permission du superviseur. Christian m'encourage
aussi à utiliser souvent le dictionnaire scientologue "car il y a des mots qu'on pense connaître
mais qui en fait ont une autre signification pour nous, plus précise". Première leçon,
il m'apprend à bien distinguer "les personnes antisociales", c'est-à-dire les méchants,
et "les personnes sociales", c'est-à-dire les gentils. Chaque fois que je termine un chapitre,
Christian me questionne longuement. Puis j'ai droit à un petit exercice étonnant : je dois expliquer
un passage du cours à l'aide d'objets pour "libérer mon mental".
Christian me regarde droit dans les yeux. Quand j'ai réussi un exercice, j'ai droit à un "très
bien". Sinon, on recommence. J'ai l'impression d'avoir 2 ans. Au cours d'un exercice, je fais remarquer à
Christian que c'est difficile de bien connaître les gens. "C'est vrai que les personnes sournoises sont
difficiles à détecter. Mais on a un autre cours qui permet de bien les démasquer..."
A 22 h 30, le cours s'achève. Deux heures éprouvantes. Avec une pression permanente.
Lundi 19h 30, deuxième leçon. Je retrouve Christian dans la salle de cours. Mais aujourd'hui,
on n'est plus seul. Il y a aussi une petite fille brune, assez mignonne, qui doit avoir maximum 10 ans. Elle lit
un bouquin, "Le Chemin du bonheur". Un manuel d'éducation civique de scientologie. Je demande
à Christian ce qu'elle fait là. Elle suit ce cours quand son père vient ici "pour faire
des choses". Elle commence à lire son bouquin à voix haute et Christian l'interrompt souvent
pour vérifier qu'elle comprend tout et lui demander un exemple. La petite fille ânonne : "Les
gouvernements sont des machines qui ont tendance à agir sans réfléchir". Elle s'interrompt
en balançant ses jambes sous sa chaise : "J'ai rien compris". Christian explique. La petite ouvre
des grands yeux, étonnée que ces "gouvernements" soient aussi méchants. Et la lecture
reprend. "Ces gens ne peuvent être que des ennemis implacables et inflexibles. Pour eux, la notion de
bien et de mal ne compte pas, il n'y a que la loi qui compte". Christian demande à la petite fille
de trouver un exemple... Pendant ce temps, je travaille sur "les attributs de la personne antisociale".
Mon manuel de cours explique en gros que certains esprits malfaisants sont incurables et qu'il faut s'en méfier.
On continue la lecture de mon bouquin. Je bute sur des termes inconnus ou des mots qui sont détournés
de leur signification courante: engrammes, secondaires, similitudes, clair..
Toujours très patient, Christian m'explique à l'aide d'un dictionnaire dont il ne s'écarte
jamais. 22h30, c'est la fin du cours. Je dis à Christian que je me sens fatigué. Il donne un conseil
surprenant : "Ce soir, je te conseille de ne pas manger, ni regarder la télé, mais de marcher
dans les rues, en regardant en l'air. C'est une excellente façon d'évacuer le stress avant de se
coucher".
Mercredi, 19h 30. Troisième leçon. Je retrouve la petite fille toujours en train de lire "Le
Chemin du bonheur" à voix haute. On commence le cours. Mais tout à coup, mon superviseur attaque
les psychiatres. Il me parle de son oncle qui s'est pendu alors qu'il était suivi par un psychiatre et de
sa soeur qui avait mal au dos alors qu'elle suivait une psychothérapie mais qui, bien entendu, a été
sauvée par la scientologie. Plus étrange, il m'explique que les psychiatres n'arrivent pas à
trouver des solutions pour les homosexuels alors que les homosexuels qui sont entrés à Scientologie
ont changé leur sexualité. Je demande alors à Christian ce que les psychiatres pensent de
la Scientologie. Il réagit aussitôt: "Leur objectif, c'est de nous faire la peau, c'est clair
et net". Dans une pièce voisine, on entend une voix masculine proclamer des phrases sans queue ni tête,
d'un ton monocorde.
Vendredi, l3h 30. Quatrième leçon. A mes côtés, Laurence, une jeune femme, cheveux
longs et roux, yeux très clairs, tailleur noir... Christian décide de faire l'appel alors qu'on est
que deux dans la salle. Il explique que ce cours va être consacré aux "personnes PTS", c'est-à-dire
aux gens qui ont des problèmes. Il me demande si je me sens PTS. Je réponds oui en lui parlant de
mes envies de suicide. Je lui demande comment faire pour m'en sortir. Il me propose un rendez-vous avec un scientologue
"auditeur" pour "localiser" mon problème et trouver une solution. Le cours sur les PTS
continue. Christian m'explique que les PTS sont souvent victimes de "personnes suppressives", des méchants
qui font tout pour les rendre malheureux. Il m'encourage à rechercher dans mon entourage les suppressifs.
Et à stopper toute relation avec eux.
Lundi, 19h 30. Cinquième leçon. C'est la dernière du cycle "haut et bas dans la vie".
Dans l'escalier, je croise un grand brun, assez maigre, en costume sombre et chemise blanche. Le visage barré
par une grosse moustache. Il me sert la main: "Je suis le responsable de l'académie. Je pense qu'on
aura l'occasion de se revoir".
Dans la salle de cours, je retrouve Laurence et la petite fille qui potasse toujours "Le Chemin du bonheur".
Christian lui demande comment réagir face à un gouvernement. Il lui suggère d'écrire
des lettres de protestation. "Mais ça ne sert à rien!", réplique-t-elle spontanément.
Christian n'est pas satisfait de la réponse et il finit par lui faire admettre que ça peut être
très utile.
Je continue mon cours sur "les hauts et les bas" pendant que Laurence fait des exercices avec des objets.
Christian me demande de passer en revue toutes les personnes de mon entourage proche qui pourraient être
suppressives. Je reste... [manque la fin - sera en ligne sous peu]
"Il faudra des années avant de dissoudre des mouvements sectaires"
Membre du groupe parlementaire d'études de lutte contre les sectes et de la mission Interministérielle
sur les sectes, la députée PS de Décines Martine David présente la nouvelle loi sur
les sectes. Une loi très importante, même si cette élue reconnaît qu'il faudra du temps
avant qu'on puisse dissoudre des groupes condamnés. Elle regrette aussi que les sénateurs aient supprimé
la possibilité donnée aux maires d'interdire l'implantation d'un groupe sectaire sur le territoire
de leur commune. Interview.
L'intérét de cette loi ?
Martine David: C'est une loi très importante qui va permettre de renforcer l'arsenal légal pour lutter
contre les groupes sectaires.
Concrètement, qu'est-ce que prévoit cette loi ?
Le plus important c'est qu'elle permet au tribunal de grande instance de prononcer la dissolution des groupes sectaires
s'ils sont condamnés pour un certain nombre de crimes ou de délits qui sont énumérés
dans cette loi. Notamment des menaces, des violences, des agressions sexuelles, des provocations au suicide ou
la mise en danger de mineurs...
D'autres nouveautés dans la loi ?
Oui, il y a des dispositions qui permettent d'attaquer les groupes sectaires qui font de la publicité. Et
ce nouveau texte permet aussi aux associations qui luttent contre les sectes de se porter partie civile dans les
affaires judiciaires qui mettent en cause ces mouvements sectaires.
Mais il y a eu beaucoup de modifications par rapport au projet initial ?
C'est vrai. Le sénat a supprimé le dispositif qui prévoyait qu'un maire puisse s'opposer à
l'installation d'un groupe à caractère sectaire sur sa commune ou de refuser des permis de construire
dans un rayon de 200 m autour de lieux sensibles comme les écoles, les maisons de retraite, les hôpitaux...
Malheureusement le sénat et le gouvernement ont trouvé qu'on donnait trop de pouvoir aux maires.
Et surtout ils ont eu peur que des maires soient ensuite poursuivis pour avoir autorisé l'installation de
ces groupes sectaires alors qu'il manquait d'information.
Le concept de manipulation mentale a également été supprimé de cette loi ?
Oui, la commission nationale des droits de l'hormne a rendu un avis en septembre 2000 où elle disait qu'il
ne fallait pas créer de délit spécifique de manipulation mentale. Mais c'est à mon
avis un problème mineur puisque ça ne change pas le dispositif prévu par la loi.
C'est quand même un peu une loi au rabais ?
Pas du tout, c'est un vrai outil pour lutter contre les dérives sectaires. Et puis, c'était important
que cette loi soit adoptée rapidement car ça fait des années que les parlementaires travaillent
sur les sectes et c'était une loi très attendue.
Vous pensez que les politiques ont conscience du danger des sectes ?
De plus en plus, mais c'est vrai qu'il y a encore un gros travail d'information à faire.
Avec cette loi, une guerre contre les sectes va s'engager ?
J'espère. En tout cas, les juges ont maintenant un arsenal juridique assez large pour traiter un certain
nombre d'affaires où ils étaient parfois impuissants. Mais c'est aussi aux gens de réagir
et de donner l'alerte contre les groupes sectaires.
Vous pensez vraiment que cette loi va permettre d'interdire la scientologie ou les raëliens?
Si ces groupes sont condamnés pour un certain nombre d'actes graves prévus dans la loi, on peut effectivement
dissoudre ces mouvements ainsi que tous leurs groupes satellites. Mais ça prendra du temps. Des années.
Surtout que ces mouvements ont souvent des appuis très forts à l'étranger, aux Etats-Unis
notamment, avec des moyens financiers énormes.
Vous avez subi des pressions de la part des sectes ?
Oui, j'ai reçu beaucoup de lettres de groupes sectaires contenant des menaces à peine voilées.
Mais aussi des coups de fil anonymes. Ça fait des années que les élus qui travaillent sur
les sectes subissent ce genre de pressions. On a donc l'habitude.
Mais il y a aussi les églises traditionnelles qui ont protesté contre cette nouvelle loi, et
notamment Mgr Billé ?
Oui, mais j'espère que Mgr Billé est maintenant rassuré par la loi qui vient d'être
votée. Franchement j'ai été étonné par la vigueur de sa réaction. Les
églises traditionnelles n'auraient jamais dû se sentir visées par ce concept de manipulation
mentale. Et à mon avis c'est absurde de croire que les parlementaires sont aujourd'hui capables de toucher
à la liberté de conscience et de croyance.
"le plus inquiétant, c'est les enfants"
Présidente de l'Adfi Lyon, une association qui lutte contre les sectes, Yvette Genosy fait le point
sur les mouvements sectaires présents dans la région.
Les sectes les plus actives à Lyon ?
Yvette Genosy : L'église de Scientologie et les Témoins de Jéhovah. C'est pour ces deux mouvements
que nous avons le plus d'appels au secours. Mais aussi la Nouvelle acropole qui est toujours implantée sur
les pentes de la Croix-Rousse même si elle fait un peu moins parler d'elle. Et il y a aussi Moon qui a fait
deux réunions à Lyon depuis le début de l'année. Une troisième est encore prévue
en juillet.
Ce sont les seuls mouvements présents ?
Non, mais c'est difficile de connaître l'activité exacte des autres sectes qui n'ont pas de siège
officiel. Exemple, on sait que les raëliens sont très actifs mais ils n'ont pas d'adresse. Même
chose pour la Soka Gakkai qui organise des réunions chez les gens. En plus, les sectes avancent de plus
en plus masquées.
C'est-à-dire ?
Depuis certains procès, les sectes ont changé leur façon d'approcher les gens. Exemple, on
voit de plus en plus de stages de formation qui sont en fait organisés par des sectes. Raël, par exemple,
emploie beaucoup cette technique.
Le contenu de ces stages ?
Ce sont des formations qui sont proposées dans des lieux idylliques, pendant le week-end. On promet aux
gens de leur apprendre à s'exprimer plus facilement, à mieux se défendre et à développer
leur personnalité. Ça prend des allures anodines mais il faut se méfier. On a beaucoup de
cas à Lyon car les chefs d'entreprise ne contrôlent pas ces stages.
D'autres nouvelles formes de recrutement ?
Il y a beaucoup de mouvements orientalisants qui s'appuient sur le yoga. Bien sûr, il n'y a rien à
critiquer dans le yoga. Mais certains profs de yoga en profitent pour proposer ensuite à leurs élèves
d'aller plus loin... Et on dérape rapidement de la simple séance de yoga à des séances
de relaxation, de méditation...
Mais ces religions orientales sont reconnues !
Le vrai problème, c'est que ces pratiques ne sont pas adaptées au monde occidental. C'est particulièrement
vrai pour Krishna. En Inde, Krishna ne pose aucun problème. Mais en Europe, beaucoup d'adeptes finissent
par se suicider. Même chose pour le Karmaling à Grenoble qui est pourtant reconnu par les bouddhistes.
Beaucoup de pratiquants se sont retrouvés en hôpital psychiatrique.
Il y a vraiment une menace sectaire ?
Oui, c'est évident même si aujourd'hui les gens sont mieux informés et qu'ils ont appris à
se méfier. Mais ce qui nous inquiètent le plus aujourd'hui, c'est l'avenir des enfants d'adeptes.
Pourquoi ?
Parce qu'aujourd'hui, on voit arriver la deuxième génération d'adeptes. Ce sont des enfants
qui ont grandi auprès de leurs parents piégés par une secte. Ces jeunes n'ont donc pas d'autres
repères que la secte. Ce qui rend encore plus difficile de les sortir. C'est pour ça que je ne comprends
pas que le concept de manipulation mentale ait été supprimé de la nouvelle loi qui vient d'être
adoptée par le parlement. Le plus grave, c'est que la Ligue des droits de l'homme se soit opposée
à ce délit de manipulation mentale
Mais il y aussi Mgr Billé qui a fait pression ?
Quand on voit les problèmes qu'il a avec le mouvement de mère Myriam dans la Loire qui est une véritable
secte, il ferait mieux de s'occuper d'abord de balayer devant sa propre porte. C'est la même hypocrisie que
pour les scandales de prêtres pédophiles.
(Suite bientôt)
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