Margery WAKEFIELD est l'auteur du livre "La Route de Xenu" et de "Comprendre la Scientologie". Le manuscrit du témoignage fut achevé en Mars 1996. Une copie parvint à Dean Benjamin
 

traduction de Roger GONNET, (c) 1997, reproduction autorisée pour les buts non commerciaux.

TEMOIGNAGE DE MARGERY WAKEFIELD
Table des chapitres:
Prologue

1. Enfance

2. Université

3. Londres

4. Jenny

5. Los Angeles

6. Un Milliard d'années - Contrat Sea Org

7. Les 'Grades"

8. Voyages

9. Mariage

10. Le "Mur du feu"

11. Débarquée...

12. Retour en Floride

13. Rupture

(Voir ici le traîtement des enfants dans la secte)

14. Retour au monde "Wog" (le "civil")

PROLOGUE
Je m'assis en regardant le Directeur des Procédés, les boîtes d'électromètre en main, charchant à comprendre ce qu'il me disait. "A partir de maintenant, me dit-il, le yeux fixes et neutres, de la voix monotone de tous les bons auditeurs scientologues, tu vas devoir rester dans ta chambre.

On mettra en permanence un garde à la porte. Tu n'as le droit de la quitter sous aucun prétexte. On t'amènera tes repas. C'est clair?"

J'étais pétrifiée. J'étais punie. Mais pourquoi donc? Je le regardai: "Mais qu'est-ce que j'ai fait?", demandais-je? Il ne voulut pas me répondre. "C'est pour la sécurité de l' Org (organisation); c'est tout ce que je peux te dire", me répondit-il.

Une fille sortie d'on ne sait où arriva près de moi. "Dana, ordonna le Directeur des Procédés (le "D of P"), veux-tu escorter Mlle Wakefield à sa chambre, tout de suite."

J'étais abattue. Sur mon lit, j'essayais de comprendre.

Au début, j'osais encore espérer. Je pensais qu'ils allaient m'envoyer au delà de l' arc- en - ciel, l'endroit secret où se cachait Hubbard. Seuls quelques rares staffs [membres du personnel] haut-placés savaient où ça se trouvait. C'était un grand secret. "Ils vont m'expédier de l'autre côté de l' arc-en-ciel parce que j'ai des problèmes en me faisant auditer (l'audition est le 'conseil' scientologique).

Il y avait une rumeur disant que les préclairs (patients scientologues,ndt) étaient envoyés 'de l'autre côté de l'arc-en-ciel', pour que ces cas soient arrangés par le bras droit d'Hubbard, David Mayo.

J'allai vers la porte, pour tester... un jeune homme était assis à même le sol, juste à côté. Il me regarda, l'air menaçant. Je revins à mon lit. Comme promis, mes repas m'étaient servis.

Les jours passèrent, mon espoir s'amenuisait; on aurait dit que le monde m'avait oublié. Une nuit, j'ai regardé dehors, et constaté que mon garde s'était endormi. J'ai filé dans le couloir et j'ai descendu les escaliers, je suis sortie. C'était une nuit claire, presque la pleine lune.

J'ai commencé à marcher dans les parages silencieux de l'org. Un peu plus loin, j'ai trouvé une anse le long de la plage, avec quelques sièges, on voyait l'eau noire. Je me suis assise pour regarder, en essayant de penser. J'avais l'impression de penser à travers une boue épaisse...

Que devais-je faire? Où aller? Un peu plus loin, il y avait l'org, ma sauvegarde... ici, dehors, c'était le dangereux monde "wog". J'ai expliqué plus tard à d'autres gens que c'était comme si j'avais deux ans, je ne pouvais pas quitter la maison.

Ils possédaient mon âme. Les liens qui me liaient à l'org, bien qu'invisibles, étaient plus forts que n'importe quelle corde... J'étais dans un piège bien plus fort qu'une cage d'acier verrouillée...

Mentalement, j'étais leur chose. Je suis doucement rentrée à l'org. J'ai ouvert la porte, je suis rentrée dans ma chambre, le gardien dormait toujours. Je ne savais que faire d'autre, sinon me mettre au lit. Les jours passaient.

Une nuit, trois personnes du "Bureau du Gardien" (le Gardien et son bureau sont parmi les plus hauts personnages en scientologie) entrèrent.

Ils me dirent de faire mes valises. "Demain, tu prends l'avion; tu vas n'importe où, hors de Floride. Tu ne pourras jamais revenir ici. Tu dois rester à l'écart de tout centre scientologue, à jamais." J'étais affolée. Je comprenais ce que cela voulait dire. On me jetait dehors, on me débarquait.

J'ai commencé à pleurer, je les suppliais de revenir sur leur décision, mais ça ne servait à rien. Les ordres venaient d'en haut. Mon affolement vira à la colère. Ils ne pouvaient pas se débarrasser de moi commeça !

Douze ans durant, j'avais tout donné, mon temps, mon argent. J'avais été leur esclave. Ils ne pouvaient pas me jeter dehors comme ça! Mais je savais qu'ils pouvaient. Je l'avais vu faire à des tas d'autres.

Mes espérances de passer à l'autre face de l'arc-en-ciel étaient totalement broyées. J'ai essayé de penser, après qu'ils aient quitté la pièce. Débarquée, mais pourquoi? Peu à peu, je commence à comprendre.

Je suis Suissesse. Une semaine plus tôt, une autre Suissesse qui faisait le même programme avancé que moi s'était jetée du môle près de l'org. Elle s'était noyée. Les journaux en avaient parlé; on avait découvert qu'elle était scientologue, ça avait causé pas mal d'ennuis.

Tout le monde savait que je marchais mal en audition. J'avais eu d'horribles cauchemars, je me réveillais la nuit en hurlant; ça n'allait guère mieux de jour.

J'étais une gène pour l'org; je me plaignais toujours de mes auditions; c'était un piètre exemple pour les préclairs qui avaient déboursé des milliers de dollars pour se trouver à l'org. J'ai compris.

La Suissesse. Ils craignaient que je me suicide aussi. J'avais abordé la question en audition. J'ai donc fait mes bagages. On m'a mise avec une garde en voiture pour m'emmener le lendemain à l'aéroport International de Tampa. On m'a demandé où je voulais aller.

Toujours aussi choquée, enfoncée dans un mauvais rève, j'ai répondu à contrecoeur: "à Madison, dans le Wisconsin". Là où vivaient mes parents. Je n'avais pas d'autre choix. Le vol s'écoula comme en rève. Ma gardienne était près de moi. J'ai regardé les champs enneigés du Wisconsin en Février. Je ne comprenais rien.

Douze ans! douze années où rien ne s'était passé pour moi, hors de la scientologie! A cet instant, j'aurais préféré la mort à l'exil. En fait, c'était la mort anticipée. Car la rumeur, si l'on quittait un niveau de scientologie inachevé, c'est qu'on pouvait mourir dans la quinzaine...

Je suis descendue de l'avion, ma gardienne a disparu. J'ai cherché mes parents des yeux, puisque je les avais appelés de Floride pour leur dire que j'arrivais. Je ne les vis pas.

Brusquement, je fus seule, à la dérive, dans le monde "wog". Cette idée m'emplit de terreur.
 
 

Mon histoire commence le 20 Novembre 1947, le jour où la Reine Elisabeth et le Prince Philip se sont mariés.

Mes grands parents se trouvaient dans la salle de séjour de leur grande maison victorienne, écoutant le compte rendu du mariage à la radio, lorsque le téléphone sonna: c'était mon père. "C'est une fille!" dit-il. Je naissais.

Je suis née dans une petite ville de la Péninsule Supérieure dans le Michigan frigorifiant mais splendide, que ses habitants nomment parfois "le pays de Dieu", à cause de la Côte Nord, au paysage et à l'air frais et propre.

Nous vivions au début dans un appartement au-dessus du magasin que papa dirigeait. Mon premier souvenir d'enfance: je jouais à la bébète sur le sol d'un sombre appartement. Quand je sus marcher, j'allais avec maman étendre le linge derrière; parfois, nous nous asseyions sur les escaliers du perron.

Quand j'eus deux ans, mon frère Charles naquit, mais je ne me souviens pas de sa naissance. Mon premier souvenir de maman : elle faisait des biscuits auxquels je posais des yeux en groseilles.

Mon premier souvenir de papa: j'étais sur ses genoux, il gonflait les ballons pour mon anniversaire et les faisait éclater avec sa cigarette, je criais.

Papa avait beau travailler dur pour nous ménager un vie confortable, il y avait malgré tout des moments de tension qui nous affectaient. Mes parents s'étaient rencontrés par photographie.

Maman et la soeur de papa étaient dans le même dortoir au lycée; ma future tante avait une photo de papa, très beau dans son uniforme. Mes parents ont commencé à correspondre pendant la guerre et se sont mariés peu après la fin de la guerre. C'était un mariage mal parti.

Tous deux jeunes et trop vite chargés de famille, ils ont constaté trop tard qu'ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre. Ils se disputaient souvent, j' ai fini par haïr ces querelles. J'entendais leurs disputes la nuit, et me demandais ce qui allait se passer.

A quatre ans, nous avons déménagé dans une maison grise sur la colline: ce fut mon nouvel univers.

La personne qui comptait le plus pour moi, c'était alors mon grand-père. Mes grands-parents habitaient une grande maison victorienne en bas de notre rue; elle était extraordinaire à explorer, avec ses quatre étages, ses secrets et ses multiples pièces.

Grand-père aimait bien jouer avec moi, je me souviens qu'il me balançait au-dessus du vieux pont rouillé près de la maison: ça ne me lassait jamais; ou il me montrait les roses au jardin; il me lisait des livres, dont il adorait les histoires; j'ai ensuite partagé cet amour des livres.

Mes grands-parents m'ont emmené en voyage en Floride quand j'avais quatre ans.

Arrivée en Géorgie, j'avais mal au coeur, ma grand-mère me donna du lait de magnésie.

Le lendemain, je dormais sur le siège; je me réveillai sous les palmiers, et j'eus très peur.

Mes grands-parents m'ont appris à lire à l'époque en me montrant les signes, quand nous sommes rentrés, je savais lire, mais personne ne s'en était rendu compte. Je m'amusais à lire les boites de céréales pendant les repas.

La Floride était un paradis; j'aimais la plage et l'eau, les grandes promenades avec grand-père, et les conversations graves qu'il me tenait. J'ai quelque part une photo de lui, en train de se promener sur la plage, c'est la photo que je préfère. C'était un homme bon et affable.

La Floride fut un lieu de surprises. On a pris un bateau à fond transparent, j'ai été époustouflée par ce que je voyais sous l'eau.

Mes grands-parents m'ont emmenée au cinéma; pendant les publicités, il y avait un type qui tombait dans un énorme bol de soupe à la tomate, ça m'a fait hurler, et rien n'a pu me calmer; il a fallu que mes grands-parents sortent, grand-mère était furieuse. Nous ne sommes pas rentrés voir le film.

De retour au Michigan, on me mit au jardin d'enfants, j'étais avec Mme Mc Kevitt. Tant de nouveautés d'un coup me mettaient dans la confusion. Les crackers, le jus d'orange, les nappes, les chants au piano, les manteaux au vestiaire, l'obligation de regarder les adultes...

*Chaque instituteur avait sa matière.

En 11e, je lisais, ça m'ennuyait: je savais déjà lire. Pour passer le temps et surmonter cet ennui sans fin, je faisais ce que je pouvais; je crachais sur mon bureau, je dessinais des trucs avec la salive; une fois, Miss Faul me frappa avec sa règle sur les doigts alors que j'admirais le résultat d'un de ces essais d'art appliqué. Ce fut la fin de ma carrière artistique; à partir de là, je n'ai dessiné que des gens avec des règles.

En 10e, ce fut le tour de l'écriture. Faire tracer des ovales était la mission de Miss Prince pour la vie. C'était une maîtresse âgée.

*Un jour, alors qu'on rentrait de manger, elle nous fit fermer nos livres de calligraphie et nous demanda de nous asseoir, mains jointes, car, disait-elle, c'était la fin du monde à deux heures. Nous avons attendu que l'aiguille du cadran fasse son inexorable travail, mais rien ne s'est passé; nous avons attendu encore, et elle nous a finalement fait rouvrir nos livres.

L'idée de Fin du Monde est incompréhensible à sept ans.

C'est vers cette époque qu'est né mon frère John. Je me souviens que ma mère avait perdu les eaux, et que quelques jours plus tard, elle revint chez nous avec le nouveau bébé.

C'est aussi vers ce moment qu'on a commencé à jouer ensemble, Charles et moi.On passait des heures à jouer différentes versions d'indiens, de cow boys, et d'hommes de cavernes.

Un soir, papa ramena une télévision en noir et blanc. Les émissions quotidiennes firent bien vite partie du quotidien, par exemple Zorro et le Ranger solitaire.

A sept ans, mes parents et grands-parents m'ont emmenée à un concert en ville - c'étaient les Roman Sisters, un duo de pianistes de tournées. Je n'ai pas laissé mes parents tranquilles; je voulais des leçons de piano, je voulais jouer de cet instrument magique.

Quelques temps après, il y avait un piano dans la salle de séjour, un cadeau de Tante Jessie; j'étais en extase! J'ai demandé à une voisine, Pat Gilles, de me montrer comment on jouait.

Elle amena une partition: je fus prise. Le lendemain matin, je me suis levée tôt et j'ai pris une partition, essayant de comprendre les notes en silence.

J'eus vite fait de jouer toutes les chansons des livrets gris et marrons de maman, et l'on décida très vite de me donner un professeur.

Après quelques misérables leçons d'un prof irascible qui me frappait avec une règle, je me suis rebellée pour qu'on m'en fournisse un autre. Le suivant était une dame adorable d'une ville voisine; elle me prit sous son aile et me transmit l'amour de la musique.

Elle sera toujours mon amie. Il y avait des tas d'occasions agréables à l'école, quantité de choses à observer: les parades à vélo du Jour de l'Indépendance, le patin à roulettes, les crocus pointant leurs fleurs au-dessus des dernières neiges, les boules de neige, le baseball dans les rues, les voyages pour aller voir mes autres grands-parents dans le Dakota du Sud.

Je ne savais pas que les ennuis de mariage de mes parents culminaient; j'ignorais même qu'ils étaient séparés. On m'avait envoyée chez mes grands-parents dans le Dakota du Sud, où j'ai passé un excellent été.

J'ai découvert deux choses à cette occasion. La première, c'est la religion. J'avais huit ans, Grand-maman avait des tracts baptistes dans sa salle de bain; j'ai commencé à les lire. J'étais aux anges en lisant l'histoire de Jesus. Il devint assez vite mon invisible ami.

Nous nous retrouvions dans une pièce blance en bas, et on parlait. Grand-maman me donna une bible que j'ai lue avec beaucoup d'intérêt; j'étais amoureuse de Jesus. Le second évènement est une ombre que j'ai croisée pour la première fois de mon existence.

J'avais déjà eu l'impression en fréquentant des amis de l'age de Grand-maman que quelque chose ne collait pas. C'était subconscient.

Lors du pique-nique du 4 Juillet, cette ombre subconsciente me parvint plus nettement. Je savais que quelque chose n'allait pas chez moi. Je ne l'ai dit à personne, na sachant que dire. Je savais que ça n'allait pas; je savais qu'il y avait cette ombre que je ne pouvais décrire. L'ombre me suivit à la maison.

De retour au Michigan, j'ai commencé à voir des choses qui n'étaient pas là. Des visages horribles. J'allais me cacher sous la table de téléphone dans le couloir. Plus tard, au collège, j'ai essayé de trouver des mots pour l'ombre.

J'ai dit à mon professeur de physique que quelque chose n'allait pas: "Je n'ai pas de personnalité" - ce n'est qu'ainsi que je pouvais décrire l'ombre. En revenant dans le Dakota, l'ombre était encore là. Elle est encore présente. La seule différence, c'est qu'actuellement, j'ai les mots pour ça.

Bon, mais je prends de l'avance sur ce que je veux dire ici. Ma soeur Joann est née quand j'avais dix ans. J'étais enchantée. Quand elle était bébé, elle dormait dans son berceau, dans ma chambre.

Une nuit, j'ai entendu des bruits qui venaient de là, je suis allée voir, je ne savais que faire et j'ai appelé mes parents; ma soeur avait des convulsions. Ils l'ont emmenée à l'hopital : elle fut sauvée. C'était un complication due à une roséole.

J'ai toujours aimé ma soeur; si je lui ai sauvé la vie, c'est la meilleure chose que j'ai pu faire dans mon existence, et ce serait assez en soi.

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Chapitre 2 - UNIVERSITE
Mes grands-parents avaient une grande maison qu'on appelait "Bete Gris" sur les bords de Lac Supérieur, j'aimais y passer du temps avec mes trois tantes très gentilles et les cousins.

Le bonheur, chez eux, faisait contraste avec avec ce que je ressentais chez moi. Une nuit, alors que j'avais onze ans, maman me réveilla et m'emmena en pleine nuit à la ville, à une cinquantaine de kilomètres; grand-père était malade. Je le vis à l'hopital. Il était dans le coma.

Puis ce fut l'enterrement; après, j'étais sous le proche de la maison, il y avait des tas de gens, ma grand-mère pleurait dans une pièce, avec d'autres personnes la réconfortant. Je n'avais pas réalisé la mort de grand-père, j'ai demandé "Qu'est-ce qui s'est passé?"

Chez moi, c'était toujours misérable, l'école m'éloignait un peu des disputes continuelles de mes parents. J'aimais lire, je réussissais bien, mais je n'étais pas une enfant heureuse.

J'essayais d'attirer l'attention de mes professeurs en faisant des suppléments de travail, en posant des tas de questions. Ca m'aidait à compenser l'absence d'amour à la maison.

Ma meilleure amie s'appelait Christine; quand j'allais la voir, sa maman et elle s'embrassaient, et je ressentais la douleur de l'absence de cet amour à la maison. Au début du secondaire, je m'entichais de certains profs, hommes ou femmes; j'aurais surtout aimé qu'ils soient mes parents.

La routine de tous les jours, c'était de rentrer de l'école, de grapiller ce que je pouvais trouver à la cuisine, de monter dans ma chambre, de fermer porte et rideaux et de rester dans le noir, en mangeant et en fantasmant que tel ou tel prof m'adoptait... Je vivais ce monde esseulé.

Je jouais encore du piano; mon professeur de musique me faisait participer à des concours organisés dans l'Etat. Après l'un de ces concerts, il y a eu un film au sujet d'une sorte de colonie où on faisait de la musique, à Interlochen dans le Michigan, j'ai su que j'irai là-bas.

Je me suis débrouillée pour avoir l' adresse de la colonie; un jour où maman était absente quand je suis rentrée de l'école, j'ai enregistré des morceaux que je jouais et je les ai expédiés à Interlochen.

Quelques semaines plus tard, j'ai reçu une lettre m'annonçant qu'on me donnait une bourse pour la colonie. J'ai pris la lettre et l'ai emmenée à l'école, je n'ai pas cessé de pleurer de joie tout le temps, j'aurais pu me sauver de chez moi.

Mes parents acceptèrent de me laisser partir, et les années suivantes, j'ai passé huit semaines merveilleuses à la colonie. Je ne jouais pas très bien, parce que j'étais trop timide, mais j'avais un professeur de piano sympa, Balint Vaszonyi, qui m'apprit à aimer la musique que je jouais. Vers cette période, Interlochen ouvrit une académie permanente: j'ai supplié mes parents de m'y envoyer. Je savais que M. Vaszonyi y enseignerait.

La première année, ils n'ont pas voulu, mais ils ont finalement accepté de me mettre à l'Académie Artistique d' Interlochen. Ces deux années furent probablement les plus heureuses de mon existence. Je me suis épanouie parmi d'autres jeunes gens à qui je ressemblais, qui aimaient la musique.

La première année, j'avais remporté le concours "concerti", et c'est moi qui avais joué le premier mouvement du Premier Concerto pour Piano et Orchestre de Beethoven, sous la direction du Dr Maddy, le fondateur d'Interlochen; on m'avait acclamée. Mon jeu me permit de me faire des amis à l'école.

Nous étions un groupe de jeunes gens idéalistes et pleins d'entrain, vivant dans une utopie, loin de chez eux. J'aimais ça. J'ai eu mon premier flirt - bien innocent - avec Greg, un autre pianiste; je n'en étais pas au sexe: maman m'avait assez sermonnée sur les dangers du sexe et des hommes.

L'ombre prit du recul pendant ces deux années - mais elle restait présente, une sorte de rémission de courte durée. Une fois diplômée d'Interlochen, la question n'était pas de savoir si j'irais à l'Université, mais où j'irais. Je voulais une petite unité, mais Papa voulait m'expédier à la sienne, l'Université du Michigan, moins coûteuse.

Ca ne me gèna pas trop, car d'autres amis d' Interlochen y seraient. Fin 1965, je me suis inscrite à la section musicale.

J'avais une petite chambre au dortoir des filles. Je pris Bill, un violoniste roux d' Interlochen, comme copain. Nous avions donné un récital ensemble à Interlochen, et devinrent bons amis.

Nous fîmes notre apprentissage sexuel lors de nos longues marches pour revenir de l'école de musique: il y avait un terrain de golf, on s' arrêtait dans le bois, dans une cachette à nous; nous étions assez maladroits et inexpérimentés.

Une nuit, alors que nous faisions l' amour sous un pont, en hiver, j'eus ma première crise de panique. C'est venu d'un coup, de nulle part. J'étais terrorisée, incapable de parler; Bill m'emmena à la clinique, mais c'était fini avant qu'on y arrive. Ce n'était qu' un pâle reflet de ce qui allait suivre.

La même année, j'ai commencé à avoir des problèmes de vue, à me sentir bizarre. Il y avait dabord une sensation très désagréable, puis tout devenait comme liquide, autour de moi; j'avais l'impression que quelque chsoe d'horrible allait arriver; une impression de destinée désagréable.

Ca venait de plus en plus souvent; j'ai dû en parler à quelqu'un, car j'ai fini par rencontrer une thérapeute à la clinique, mais je n'avais pas tellement d'atômes crochus avec elle, et les séances étaient vagues. J'ai abandonné peu après. Une nuit où j'étais dans la chambre de Bill, il m'a demandé d'aller pique-niquer le lendemain dans un grand parc.

Son frère et sa copine devaient y venir, j'ai accepté.

Le lendemain, je me suis réveillée avec cette sensation bizarre et de la fièvre. A la clinique, j'avais près de 40°. Ils m'ont mise au lit et ne m'ont pas permis d'aller pique-niquer.

Dans la soirée, une infirmière est rentrée dans ma chambre pour m'annoncer calmement que Bill, son frère et la copine s'étaient tués, leur Volkswagen avait percuté un camion. J'étais en plein drame.

J'ai appelé Maman, elle m'a ramenée à la maison. J'ai abandonné l'école. Je me souviens d'un fois, je regardais par la fenètre de la chambre de mes parents, essayant de comprendre ce qui s'était passé.

J'étais incapable de pleurer. Je n'ai pas pleuré ce malheur vingt ans durant, jusqu'au jour où, sur un route vers Tampa, en Floride, j 'ai entendu la sonate pour piano que Bill et moi avions jouée lors d'un récital à Interlochen. Ce n'est que vingt ans plus tard que les larmes ont coulé. Maman ne savait que faire.

Elle m'a emmenée au cinéma voir "un millier de clowns", ce soir-là, probablement pour me rendre un peu le sourire. Quand je suis revenue, mes parents se sont disputés. Papa regardait Johnny Carson à la télé, maman s'est mise devant l'écran et a voulu lui parler. Il l'a poussée du pied.

Cette simple petite violence a balayé le peu de santé d'esprit qu'il me restait; je savais que je ne pourrais pas rester là. Je suis montée pour appeler Craig Sheppard, un des étudiants de piano de l'Université. Je me souvenais qu'il m' avait dit qu'une pianiste de concert vivant à Philadelphie avait besoin d'un nurse pour ses enfants - est-ce que Craig savait s'il l'avait trouvée? Craig a rappelé pour me donner le numéro de Susan Starr, la pianiste; je l'ai appelée pour lui dire que je serai le lendemain chez elle.

J'ai fait ma valise, j'avais juste assez d'argent pour prendre le ticket pour Philadelphie, je ne me souviens même pas comment je suis allée à l'aéroport, ni si j'ai dit à mes parents que je partais. Je me souviens de l'atterissage, je vis la ville brune, là-bas. J'ai pris le bus avec ma valise; il ne me restait que deux dollars.

Il m'a fallu plusieurs heures pour trouver l'adresse de Suzanne, 2303 Panama Street; j'étais dans la confusion à chaque carrefour. Après avoir demandé à un flic, je me suis retrouvée je ne sais où.

La journée a passé comme ça; j'avais des ampoules aux pieds et j'ai acheté du sparadrap avec le peu qui me restait. Plus rien pour manger.

La nuit est tombée, j'ai à nouveau demandé mon chemin, je me suis retrouvée dans le quartier noir, un vieux noir m'a dit qu'il valait mieux que je ne reste pas dans les parages la nuit; il m'a fait traverser et m' a fait repartir en sens inverse.

J'ai pris le métro jusqu'à la fin de la ligne, puis j'en suis sortie. C'était une heure du matin, j'étais quelque part dans le faubourgs de Philadelphie.

J' ai trouvé un magasin ouvert et j'ai téléphoné à un des étudiants d'Interlochen qui vivait quelque part en Pennsylvanie. J'ai expliqué ce qui m'arrivait à ses parents; pas bien contents de ce déplacement, ils sont quand-même venus me chercher, et j'ai passé la nuit chez eux; ils m'ont emmenée en ville à Panama Street le lendemain, à la porte de chez Suzanne.

C'est Brenda, l'employée noire de Suzan, qui m' a ouvert la porte, escortée de deux dobermanns. C'était le remue-ménage, Suzanne finissait avec un élève, Brenda criait après les mômes, l'ex-mari de Suzan était là, ainsi que le petit ami de Suzanne. Elle n'avait pas de baby-sitter.

Une fois l'élève de piano de Suzanne parti, elle m'a présentée aux gosses, Eric et Lori Amada, deux ou trois ans. Brenda est rentrée à la maison, les chiens ont été mis dehors, l'ex est parti, et Suzanne a envoyé son ami jouer au PMU. Il me restait deux dollars, je les ai passés à Suzanne pour qu'elle les lui fasse jouer, après avoir choisi les noms des chevaux sur le journal.

J'ai fait manger les gosses, je les ai baignés et mis au lit, et j'ai rangé ma valise dans la petite chambre. Quand Suzanne est rentrée, elle était colère d'avoir perdu 50 $, alors que j'en avais gagné 200...

J'étais heureuse de travailler avec Suzanne, il y avait beaucoup à faire, j'aimais les enfants, j'aimais aussi les promener dans le parc tout proche où je les regardais jouer. Suzanne rentrait souvent tard, j'avais donc pas mal de temps pour moi aussi. Un jour, elle jouait du Bach; quand l'étudiant est parti, je me suis assise et j'ai commencé à jouer le même morceau de mémoire.

Suzanne arriva: "Où est-ce que tu as appris ça?" me demanda-t'elle - "Je n'ai pas appris, j'ai juste joué ce que je viens d'entendre"; elle était surprise; j' ai monté dans son estime, elle m'a donné des leçons presque chaque jour, et quand les enfants étaient au lit, je pouvais jouer de son piano de concert.

Je suis restée près d'un an chez elle; elle m'a fait aimer la cuisine juive, les gâteaux, la crème de fromage aux tomates, le saumon fumé, ce qui ne m'empèchait pas d'avoir toujours faim: quand elle n'était pas là, je faisais des virées dans le frigo pour grapiller tout ce que je pouvais, du moment que ça ne manquerait pas ensuite.

C'est ainsi que mes boulimies commencèrent. Suzanne a fini par se désintéresser de me donner des cours, parce que j'étais trop timide en jouant; elle voulait me faire jouer dans un petit orchestre, mais j'avais bien trop peur, j'ai refusé.

Ca ne m'empèchait pas d'aimer vivre chez elle; j'aimais entendre les leçons de piano, ou quand un violoniste venait jouer un concerto chez elle. Il y avait toujours de la musique.

De temps en temps, j'avais un sifflement d'oreilles qui m'empèchait d'entendre ce que les gens disaient, je n'y ai pas trop fait attention, ignorant ce que c'était. Cela semblait venir en même temps que l'ancienne sensation de vague, ou que quelque chose d'horrible allait se produire.

Suzanne avait un étudiant de mon âge, Lorenzo, on a flirté ensemble. Il était photographe amateur et faisait des photos pendant ses ballades en ville; il aimait particulièrement le quartier italien, on y achetait des sardines et des légumes au vinaigre.

Je suis allé chez lui, et nous avons fait l'amour; il avait bien plus d' expérience que Bill, si bien que notre relation prit grand essor, mais je n'avais pas de moyen contraceptif : par miracle, je ne suis pas tombée enceinte.

Cela dura presque tout le temps que j'étais chez Suzanne. Lorenzo me demanda d'aller vivre chez lui, et j'acceptai. J'ai trouvé un job d'employée d'assurances chez Prudential, et gagné 56 $ la première semaine.

Cette vie a duré plusieurs mois; j'allais encore chez Suzanne pour faire du baby sitting, si elle avait besoin de moi, et prendre des leçons de piano. J'étais assez heureuse, en dehors des bourdonnements d'oreille qui ne me quittaient pas.

Une nuit, Lorenzo me dit qu'il était tombé amoureux d'une autre, qu'il fallait que je parte. J'étais littérallement dévastée. Je me souviens être sortie pleurer dehors, devant tout le monde, me demandant que faire.

J'ai appelé une amie d'Interlochen qui vivait à Toronto, Erica Fisher. Elle était d'accord pour que je lui rende visite. J'ai pris le train pour Toronto, plaquant d'un coup mon existence à Philadelphie.

C'était l'année de la grande Exposition à Montréal. On se promenait dans les parages, Erica et moi, quand il lui surgit une bonne idée. Pourquoi n'irions-nous pas à Londres, dit-elle?

Nous savions que Balint Vazsonyi y habitait et enseignait là-bas... "on pourrait étudier avec lui?" Cela semblait irrésistible. Il me restait dans les 600 $ de mon boulot; nous avons donc acheté les billets les moins chers possibles sur un des bateaux quittant Montréal et sommes parties à Londres, Royaume Uni.

Nous avions omis un détail fatal : dire à M. Vazsonyi que nous arrivions. Il a fallu six jours de bateau pour débarquer à Liverpool et prendre le train de Londres.

Sur le bateau, il y avait des matelots de notre âge, qui nous invitaient à leurs réunions le soir; Erica s'étonnait de mon comportement: je m'arrangeais pour faire l'amour avec un, parfois deux de ces gars, après les soirées. J'étais une peu sotte quant au sexe, je cherchais l'amour de cette manière... ça m'avait tant manqué...

Notre voyage fut malgré tout très amusant. J'adorais être sur le pont, à regarder le sillage du bateau; l'eau avait toujours eu cet effet hypnotique.

Et c'était amusant d'apprendre des trucs sur la façon dont les anglais mangeaient, sur le change, avant qu'on se rende compte qu'il s'agissait d'un triste pays.

Puis le train pour Londres, et pour la vie nouvelle. En traversant le pays, j'étais surprise des différences, des petites maisons collées les unes aux autres; de la lessive en train de sècher, des enfants qui jouaient.

C'était fascinant. J'ignorais les péripéties qui m'attendaient jusqu'au désastre immanent.

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Chapitre 3 - LONDRES
Londres! On y était!

Deux filles de dix-sept ans à l'aventure dans une ville étrangère.

Les premiers jours, on a parcouru la ville de long en large, avec nos cartes, apprenant la ville et ses horizons, dormant dans des B&Bs pas chers.

On a fini par trouver un petit "appart", Place Earls, et loué un piano. On a débarqué un beau jour chez M. Vazsonyi pour lui dire qu'on était venues étudier avec lui.

Mais lui, il partait en Hongrie; il allait écrire un livre, et n'était pas tellement content de nous voir débarquer. Il nous promit quand même quelques leçons avant de filer.

J' eus vite fait de ne plus avoir d'argent; papa voulait bien m'en envoyer un peu chaque mois pour la nourriture et le loyer. Je découvris bientôt aussi que je ne pourrais pas travailler en Angleterre, où l'on me considérait étrangère.

Erica et moi avons passé des journées entières à explorer Londres et à nous entraîner au piano. Le soir, on allait à des concerts gratuits, ou bien l'on rendait visite à Vazsonyi, on jouait avec son fils Mikki.

Je n'avais pas d' idée d'avenir; me considérant alors comme une "hippie", vivant aussi comme une hippie, la Bohème, quoi...

J'aimais beaucoup me promener dans Hyde Park. Erica et moi assistions aux jeux, on rencontrait d'autres étudiants, ou des nurses avec des poussettes, des cadres en complet veston avec des attaché-cases... Ou bien nous observions les types en train de prêcher, perchés sur des boites à savon...

Erica avait rencontré un étudiant actif, Mark, et l'amena à la maison; il ne nous fallut guère de temps pour embrayer une relation assez intense.

Je croyais être amoureuse. On passait des jours ensemble à explorer, à voir des matchs, à manger dans des restaurants charmants et bon marché de Soho [quartier de Londres], à aller au musée ou dans les magasins.

Erica était aussi surprise de mon comportement sexuel que sur le bateau, mais il n'y avait pas grand chose à y faire. Nous étions arrivées à Londres en Septembre, mais la saison avança vite, il faisait plus froid; nous n' avions qu'un tout petit chauffage à l'appartement; on passait de plus en plus de temps à dépenser la monnaie pour avoir du carburant. La salle d'eau se trouvait dans un coin mal ensoleillé.

On chauffait l'eau sur le poêle, mais elle était déjà froide en arrivant. Bizarrement, plus il faisait froid, plus mes symptômes revenaient en force.

Une nuit, je me suis réveillée en plein dans la terreur, Erica dût m'emmener à l'hopital; une infirmière très antipathique me renvoya chez moi sans diagnostic après un examen incomplet.

Les crises de paniques revinrent; elles m'assaillaient n'importe où, dans le bus ou la rue. Je souffrais de terreurs intenses, et ne pouvais rien faire, sinon m'asseoir dans un coin calme.

J'ai ignoré à cette époque que je commençais à souffrir d'hallucinations.

Au début, les choses devenaient juste irréelles; les couleurs étaient nettes, mais n'avaient pas l'air naturelles, un peu comme quand on regarde les photos dans ces binoculaires pour enfants, avec leurs couleurs déformées.

A l'époque où je souffrais ces distorsions visuelles, j'avais aussi des moments d'extase intense. Tout ce que je voyais me paraissait si beau... je passais des journées entière à la National Gallery, assise devant des peintures, prisonnière de la beauté de texture des tissus, de l'ombre des arbres ou du clair-obscur des toiles. Je voyais là d' ineffables beautés.

Quand vint Décembre, j'étais de plus en plus mal. La réalité ondulait, se liquéfiait, comme si rien n'était réel ni solide. Un jour, la pièce disparut au moment où je rentrais à la maison; elle disparut dans une sorte de liquidité énergétique pâle.

J'en ai parlé à Erica, qui alla voir Vaszonyi : il rentrait de Bulgarie. Erica m'emmena voir notre professeur, qui put voir que ça n'allait pas, rien qu'en me parlant. J'étais égarée dans une autre réalité, dont je rentrais et sortais pendant qu'on parlait.

Erica ne savait probablement pas comment contacter mes parents, et j'étais incapable de le lui expliquer. Ensuite, je sais qu' ils m'emmenèrent à l'aéroport d'Heathrow, qu'il m'achetèrent un billet de retour vers New York. Je les quittais en larmes, ne comprenant pas tout à fait ce que je faisais.

La seule chose qui me reste du voyage, c'est le souvenir d'un gamin avec un nounours. Je n'ai jamais revu ni entendu parler d' Erica ensuite; j'ignore ce qu'elle est devenue.

J'ai écrit à M. Vaszonyi de temps à autre et l'ai revu une fois lors d'une tournée de concerts qu'il donnait aux Etats-Unis. Une fois à New York, je savais qu'il fallait aller à Philadelphie, où je connaissais quelqu'un.

Je me suis débrouillée pour prendre le bon train, et j'ai appelé Lorenzo, mon ex-copain, une fois arrivée. Il m'a menée chez lui.

Le lendemain, je me suis réveillée, et j'ai regardé par la fenètre; j'ai vu Londres, ses rues bondées, les feuilles d'automne aux arbres. Puis je suis sortie sur le perron, et là, c'était Philadelphie, avec la neige et le froid.

En revenant à la fenètre, c'était de nouveau Londres. Quand j'ai dit ça à Lorenzo, il m'a amenée à l'Hopital Central de Philadelphie, où un médecin des urgences m'a examinée; j'étais incapable de répondre à ses questions, je ne savais pas qui j'étais, où j'étais, ou quel jour on était.

J'ai été admise de suite dans le service psychiatrique.

Mon anxiété devint intolérable et continuelle. Je hurlais de douleur à tout instant, je voulais me suicider. Je ne pouvais plus supporter la douleur.

Quand Lorenzo venait, la douleur s'éloignait un peu, mais revenait quand il partait; je l'ai supplié de rester avec moi, mais il eût vite fini de me rendre visite.

Un jour, j'ai vu mon dossier dans le bureau des infirmières. Dans le coin, il était marqué "schizophrène". C' est la première fois que j'ai su le diagnostic.

Mes parents ont été contactés je ne sais comment.

Mon père vint à l'hopital et prit des dispositions pour me faire transférer dans une clinique privée dans la campagne, où le Dr Grofe prendrait soin de moi. Mon père m'y emmena.

J' étais assise dans une pièce avec des chaises oranges pendant que Papa remplissait les papiers. Je me souviens qu'il fallait que j'accepte qu'il signe des papiers pour que je reçoive des électrochocs, mais je n'étais pas d'accord; il ne les a pas signés.

Après, c'est le trou noir. Le lendemain, je me suis réveillée, il y avait une vase de fleurs sur la table de nuit; l'infirmière m'a dit que c'était mon père qui les avait données. Il était reparti au Michigan. La douleur effroyable n'en finissait pas.

Je vivais dans un pièce fermée, sur un matelas; l'obscurité se refermait sur moi. La terreur ne s'interrompait jamais. J'ai eu de plus en plus d' hallucinations.

Dans ma chambre, je voyais des gens que je connaissais se glisser derrière l' armoire, puis disparaître; j'entendais des voix provenant du plafond, disant des mots incompréhensibles.

Une dame vint dans le service pour nous expliquer comment faire du macramé, mais je ne comprenais rien de ce qu'elle disait. C'est alors que j'eus mon expérience la plus extraordinaire. J'étais étendue dans la salle, après un repas.

Les murs étaient peints d'un vert affreux. Je me sentis brusquement flotter vers le plafond! Je pensais que ça ne pouvait pas sa produire.

Mais c'était là. Je ne me rappelle pas de grand chose d'autre. Je me souviens avoir traversé le mur, mais j'arrivais dans un monde différent, un monde que les mots ne peuvent décrire.

C'est là que je me rendis compte à quel point le monde où nous vivons est limité. J'étais dans un monde amplifié. La sensation vécue, c'est l'expansion. J'étais hors de la réalité normale, c'était beau.

Après toute cette douleur, j'étais finalement en paix. Cette sensation était si merveilleuse que je n'avais aucune envie de retourner dans le monde réel. Je voulais rester dans cet état béni, à jamais.

Dans cet autre monde, il y avait des couleurs; la plupart étaient pastel, ou comme brumeuses. Dans cet autre état de conscience, je savais qu'en "revenant", je ne pourrais pas me souvenir de ce que je vivais, parce que l'expérience elle-même serait incompréhensible une fois de retour.

Mais je savais aussi que je ramènerai la pensée de ce vécu, de ce qui s'était passé. Je ne pourrais pas le réexpérimenter, mais j'aurais le souvenir.

Je ne sais combien de temps je suis "partie"; l'expérience en soi n' avait aucun temps. Je sais qu' en revenant, des semaines s'étaient écoulées.

Je ne suis pas revenue d'un seul coup, ça a mis longtemps, comme traverser le brouillard; ça ressemblait à une nouvelle naissance, une prise de conscience graduelle, à partir de rien.

Bizarrement, j'ai commencé à me sentir mieux après l'expérience. Pendant quelques semaines, j'ai encore eu ces sensations de terreur intense et de douleur, mais de moins en moins souvent et de moins en moins longtemps à la fois.

On m'a alors transférée dans une unité plus ouverte. Je m'y suis fait des amis, d'autres patients. J'ai aussi commencé une thérapie par l'occupation. C'est là que j'ai rencontré des femmes qui avaient été lobotomisées récemment; elles étaient comme des robots. Je me suis fait un ami dans une autre unité, un adolescent nommé Matthieu.

On lui faisait un électrochoc par jour pendant 28 jours. Chaque matin, ils se mettaient à six pour le ligoter et l'emmener au traîtement, il hurlait et se débattait sans arrêt. On lui faisait les électrochocs contre sa volonté. Une heure plus tard, il revenait, et ne savait pas qui il était.

On passait le reste de la journée à tourner autour du service, je lui serinais sans arrêt qui il était, où il était, et ce qui venait de lui arriver.

Ca a duré les vingt huit jours. Matthieu m'a dit qu'on l'avait diagnostiqué schizophrène, lui aussi.

Un week-end de sortie, nous sommes allés chez sa mère; c'était une visite étrange. A la clinique, j'étais soignée par le Dr Grofe; il était très gentil avec moi, chose que j'appréciais beaucoup; quand on est malade, on apprécie vraiment les petites attentions, alors qu'on se sent mal face aux petites cruautés venant parfois des infirmières ou des aides, et qu'on s'en souvient longtemps.

Mais le Dr Grofe était gentil; on s'asseyait parfois pour bavarder; et ça m'arrivait de "partir" sans savoir ce que je disais quand j'étais "ailleurs"; il attendait alors patiemment que je sois revenue et nous reprenions la conversation.

Si ça arrivait, je savais que j'étais partie, et je lui demandais ce que j'avais dit pendant ce temps, mais il refusait toujours de répondre.

On m'a finalement laissée partir, je me suis installée chez une vieille dame entre la clinique et chez moi, dans un chambre rose; les hallucinations sont revenues. Je me souviens d'une nuit plus affreuse que d'habitude: j'ai d'abord entendu un choeur de voix venant du coin du plafond; je me suis tournée, et quelqu'un avec des cheveux noir était couché contre moi; à peine je l'ai vue qu' elle a disparu.

Après, j'ai entendu une symphonie à la radio, genre Schumann, mais c'était une symphonie.

Le lendemain, je me suis aperçue que la radio était débranchée. J'ai essayé d'aller prendre mes médicaments à la salle de bains, mais je n'arrivais pas à savoir si je n'y étais pas déjà allée, et cela se répétait.

Le lendemain, je suis retournée à la clinique, car je n' arrivais pas à me débrouiller seule.

Le Dr Grofe a pensé que j'y réussirais mieux si j'étais plus près de chez mes parents; il s'est débrouillé pour me transférer à l'hopital de la Faculté du Michigan, pas loin de chez moi à Lansing.

Je ne me rappelle pas du tout du vol. J'y suis restée quelques semaines; c'est à cette époque que mon père a appris que je ne sortirais plus d'une institution: il me l'a dit plus tard. Je ne voulais pas rester.

J'en avais assez d'être dans les hopitaux; j'ai demandé qu'on me laisse partir, mais le médecin a refusé. Je me suis sauvée un jour, pendant un match de volley, j'ai dévalé la colline et filé en ville.

J'étais libre. Les mois suivants, je me suis à peu près remise d' aplomb; j'ai trouvé un job dans un restaurant où je faisais les sandwiches, et repris mes cours de musique. J'ai rencontré un nouveau copain, Jeffrey, avec qui j'étais allée en université. Jeffrey était enseignant en ville et diplômé de l'université.

Cette relation ne dura pas, Jeffrey s'intéressant à une autre fille: je suis sûre que c'est mon poids qui l'a décidé à aller ailleurs: je pesais 75 kgs.

Un jour, après un gros repas au Mc Do, avec sandwich et milk shake, je suis allée me faire vomir aux toilettes en me mettant les doigts dans la gorge; c'est une copine qui m'avait appris ça au lycée: ensuite, je n'ai jamais pu perdre cette habitude. Je fus surprise de la facilité de la chose et de la façon dont je me sentis ensuite. Purgée et propre.

J'ai cru que c'était un bon moyen pour garder Jeffrey, et je suis devenue boulimique en continuant à me faire vomir, mais c'était le piège, car j'étais incapable d'arrêter ça ensuite.

Ca a duré 27 ans; j'ignore comment je n'en suis pas morte. Evidemment, Jeffrey est parti quand même. Ma vie s'est cependant arrangée petit à petit; je travaillais au restaurant, je suivais des cours à l'université, j'accompagnais de temps en temps des étudiants dans des récitals.

C'est pendant l'un de ces accompagnements que j'ai croisé ce qui allait être le pire danger de mon existence, mais j'en ignorais absolument tout encore. J'allais tomber de Charybde en Scylla, de la glace à l'incendie, et j'aimerais avoir su alors ce que je sais désormais.
 
 


Chapitre 4
JENNY
J'avais fait la connaissance de Jenny au dortoir deux ans auparavant. Elle était violoncelliste de la section musique à l'Université du Michigan.

Elle était sociable et populaire, et tout le monde se retrouvait dans sa chambre le soir pour discuter et s'amuser. Deux ans plus tard; Jenny était toujours à l'école de musique; j' ai été surprise qu'elle me demande de faire l'accompagnement lors d'un récital avec au programme le concerto de Lalo, mais j'étais d'accord.

On a fait quelques répétitions et donné le récital. Jenny m'a invitée au restaurant chinois d'Ann Arbor pour me remercier.

Elle m'a dit qu'elle rentrait de Californie où elle avait rendu visite à son frère et qu'elle voulait me parler de quelque chose.

Elle avait entendu parler là-bas de la Scientologie, un genre de psychologie pour s'aider soi-même, qui pouvait servir à ceux qui avaient des ennuis émotionnels. (Jenny savait quelque chose des miens). Je fus vaguement intéressée.

Pendant le repas, elle ne cessait de me répéter : "Margery, tu devrais faire de la scientologie"; j'ignorais qu'elle se servait d'une technique dite "de répétition" qui met la personne dans un état de transe légère, une technique qu'elle avait apprise en sciento.

Cela fonctionna avec moi: quand elle me l'eût dit une vingtaine de fois, je sentis la pièce remuer, comme si on l'avait tournée de trente degrés. La sensation étrange attira mon attention. Je savais que c'était en relation avec ce que disait Jenny. "Peut-être peux-tu m'en parler?" lui dis-je. J'avais obéi.

J' habitais alors un petit appartement à Ann Arbor; Jenny me dit "d'accord, j'aimerais mieux chez toi, je t'en parlerai là-bas." Elle paya, on partit.

Chez moi, Jenny entama une explication détaillée de la scientologie; elle me parla des jeunes gens qui vivaient sur le bateau de Ron Hubbard, le fondateur de la Dianétique et de la Scientologie, quelque part en Méditérannée.

C'était la Sea Org, l'organisation Maritime; ces gens allaient de port en port répandre la bonne parole scientologique. Elle me raconta aussi le contrat d'un milliard d'années à la Sea Org; c'était le temps qu'il fallait pour "mettre cette planète au clair" et s'attaquer à toutes les autres planètes habitées afin de les débarasser de leurs problèmes.

Jenny m'expliqua que la Scientologie était une science nouvelle qui soignait toutes les maladies psychosomatiques, les problèmes émotionnels et physiques, et qu'elle avait mille ans d' avance sur la psychiâtrie.

En fait, la psychiatrie était le principal ennemi de la scientologie, disait-elle, parce qu'elle pratiquait ces méthodes dépassées, les lobotomies et les électrochocs. Elle n'eut pas à me persuader de ce que j'avais vu de mes yeux, des images de Matthieu me revinrent, ainsi que celles des femmes lobotomisées à la clinique.

Plus elle avançait, plus j'étais passionnée. Elle me dit que l'histoire de la terre remontait à des millions d'années, qu'il y avait eu d'autres civilisations qui avaient disparu; que les scientologues étaient déjà venu en vaisseau spatial trente mille ans auparavant, mais avaient dû repartir sans pouvoir aider la planête. Ils étaient désormais de retour.

Elle m'expliqua la théorie scientologique "d'implantation": il n'y a ni ciel ni enfer, disait-elle: quand on meurt, l'âme se sépare du corps : elle est programmée pour retourner dans les "stations d'implantation", dans l'espace, afin qu'on la reprogramme pour une nouvelle vie sur terre.

On efface alors les souvenirs de l' âme grâce à des procédés électroniques. Ces stations d'implantation ont été créées il y a des millions d'années; la plus proche est sur Venus. Ce n'est qu'avec l'aide des techniques scientologiques que l'on peut échapper à ce cycle d'implantation mortel.

Nous avons bavardé jusqu'à trois heures du matin; j'ai parlé de mes expériences récentes dans les hopitaux psychiatriques, de mes crises terrifiantes de panique, du fait qu'elles me posaient encore problème de temps à autre.

Est-ce que la Scientologie pourrait vraiment m'en débarrasser? "Certainement", me dit Jenny; "Ils ont une psychologie efficace à 100 % sur le mental. C'est garanti. Si ça ne marche pas, tu es remboursée, mais ça n'arrive jamais."

J'étais ferrée. J'aurais essayé n'importe quoi pour retrouver l'équilibre. "Comment puis-je avoir de l'audition?" "Très simple; je viendrai t'auditer demain; ça ne te coûtera rien."

Elle partit. Je fis des rèves d'OVNIs et de gens étranges aidant les terriens. Est-ce que je faisais partie de leur groupe?

Le lendemain, elle vint me voir avec une petite boite en bois, et un sac d'affaires. Elle mit la boîte sur la table, et m'expliqua qu'il s'agissait d'un électromètre, ou électrogalvanomètre, qui servait en audition.

Elle me montra l'aiguille qui balladait sur le cadran. Elle brancha deux boites en fer-blanc sur les fils, me fit prendre ces boites, et règla l'appareil. Puis elle prit du papier et un stylo.

Elle m'expliqua que l'appareil voyait juste en-dessous du niveau de conscience, que lorsque une "zône de charge" était touchée, l'appareil réagissait, et qu'elle le voyait réagir. Elle me dit qu'elle allait me poser des questions et qu'il fallait simplement répondre ce qui me venait à l'esprit.

Elle commença en me demandant des question de routine, si j'avais assez mangé, si je n'avais pas pris d'alcool au cours des dernières vingt quatre heures, etc. Puis on attaqua la séance. Elle me posa des questions au sujet de mes crises de panique. Elle me questionna sur mon passé, sur mon enfance, mes parents.

Elle me demandait souvent "Y-a-t'il un incident antérieur où tu as vécu une crise de panique?" Je lui ai dit tout ce qui me venait. On y a passé quelques heures, mais rien d'extraordinaire; j'étais surprise qu'elle m'annonce "Fin de séance", je m'attendais à quelque chose de plus dramatique.

Elle m'expliqua que c'était normal, qu'on était seulement au début des auditions et qu'il faudrait peut-être pas mal d'heures pour trouver la source des mes ennuis. Elle avait pris des notes tout du long.

Elle m'expliqua qu'il fallait qu'elle rende ces notes au "Superviseur des cas" qui les étudierait et donnerait des instructions pour la séance suivante.

Nous sommes parties vers une maison d' Ann Arbor où se trouvaient le QG local de la scientologie.On m'a conduite dans une petite pièce où siégeait "l' Examinateur"; on m'a expliqué qu'après chaque séance, je verrais l'Examinateur ou "Exam", qui verrait le comportement d'aiguille de l'électromètre, et que je pourrais lui faire mes commentaires sur la séance écoulée.

L'exam me demanda de prendre les boites d'électromètre, et je m'assis; il me dit mystérieusement: "Je voudrais t'indiquer que ton aiguille flotte"; puis "Tu peux partir". Je suis sortie de la pièce minuscule; il y avait plusieurs personnes dans la salle en train d'attendre des séances d'audition. Jenny annonça " Je voudrais vous dire que Margery vient d'avoir sa première séance!".

Tout le monde me félicita, j'en rougis, mais j'étais contente de l'attention. Le soir, Jenny me demanda de l'accompagner à un concert de violoncelle.

J'y ai assisté, mais j'avais la tête ailleurs, je pensais à ce qui m'était arrivé ce jour là. Après le concert, je descendis aux toilettes, et en me lavant les mains, je me vis dans la glace.

Brusquement, j'ai quitté le corps, et j'ai ressenti une impression agréable de flottement. "Jenny avait raison" je me disais, "Je ne suis pas mon corps; je suis un esprit. Cette scientologie, il y a quelque chose dedans, après tout." Mon extase dura pendant le retour chez moi; je l'ai dit à Jenny, ce qui eût l'air de l'exciter. "Je crois que tu as eu une cognition de Clair", me dit-elle. "C'est vraiment bon signe".

De retour chez moi, elle appela un pianiste de concert en Californie, un gars nommé Mario avec qui elle était en contact au QG Californien de la scientologie. Quand elle revint dans la pièce après l'appel, elle avait un drôle d'air en venant à moi: "Je ne peux plus t'auditer, il te faut quelqu'un ayant des qualifications plus élevées; il va falloir que tu ailles en Californie pour continuer tes auditions, pour qu'ils s'occupent de ton cas."

J'étais effarée. Mais je n'eus guère à réfléchir... si ça signifiait me débarrasser de mes paniques, je voulais bien aller à l' autre bout de la planète. "J'irai, dès que je pourrai faire mes valises."

J'ai appelé Maman le lendemain à Lansing pour lui dire que je partais en Californie; elle a emmené mes affaires à la maison. Elle a bien essayé de me poser des questions sur ce que j'y ferai, je lui ai expliqué la scientologie, très excitée.

"J'ai finalement trouvé un remède, ils peuvent me guérir de mes crises d'angoisse, ils ont mille ans d'avance sur la psychiatrie..." je citais déjà la ligne du parti. Je ne me souviens guère du voyage en Californie; je me souviens qu'à l'atterrissage, j'ai vu cette soupe de pois sur la ville, le fameux brouillard de Los Angeles.

En entrant dans cette ville brumeuse, j'allais vers une autre aventure, vers la quète incessante que j'avais entreprise pour retrouver l'équilibre. Je tenais la gerbe de foin, mais c'est tout ce que j'avais pour l'instant

Chapitre 5
LOS ANGELES
En Octobre 1967, habillée d'un truc hippie, en sandales, j'ai débarqué au soleil chaud de Los Angeles.

J'ai pris un bus pour la basse ville. Jenny m'avait donné l'adresse du Celebrity Center - le centre des Célébrités - où s'inscrivent les artistes et les stars; c'est là qu'elle m'envoyait puisque j'étais pianiste.

Il se trouvait au coin de le rue Burlington et de la Huitième rue, dans un vieux bâtiment biscornu tout près du parc Mc Arthur qui sert de domicile à des centaines d' alcooliques et de clochards de Los Angeles. Je ne fis guère attention au voisinage: je cherchais le sauvetage de mon âme et de mes émotions.

En y entrant, c'est une jolie femme d'une quarantaine d'années qui me reçut, Yvonne; on aurait dit une amie de longue date que j'aurais retrouvée. "Bienvenue ici, ma chère, Jenny nous a tout dit à ton sujet," dit-elle en m'embrassant.

Elle m'amena dans la pièce principale du Centre. Il y avait une trentaine d'étudiants au milieu de la pièce, sur des rangées de tables; pas de bruit sauf celui des pages ou quelques murmures.

Un jeune homme tenant un serre-papiers passait d'une table à une autre; il donnait de temps en temps une feuille à un étudiant.

Je vis quelques affiches sur les murs, et une grande photo d'un gros type souriant, habillé en marin; j'ai pensé tout de suite qu'il s'agissait de L. Ron Hubbard, fondateur de la scientologie.

Yvonne m'a dirigée vers une table dans un coin, et présenté le petit jeune homme assis là. "Mario, c'est Margery, l'amie de Jenny, elle arrive tout juste du Michigan.". Jenny m' avait tout dit sur Mario, le pianiste de concert qui avait amené Jenny en Sciento.

"Bienvenue, Margery, sourit Mario. Il avait l'air excessivement gentil, avec un sourire qui lui mangeait la figure. Je l'ai trouvé très sympa d'emblée. Je me suis assise pour lui parler, car c'était lui qui superviserait mes progrès en scientologie.

Le bavardage s'approcha de l'argent; Mario voulait savoir combien j'avais amené avec moi. Je lui confessai avoir dans les cinq cent dollars, pas du tout méfiante. "Bon, tu vas pouvoir commencer le cours de Dianétique, alors, c'est ce qu'il coûte", me répondit-il en souriant.

"Oui, mais où vais-je vivre? Et qu'est-ce que je mangerai?" lui demandai-je.

"T'inquiètes pas, m'assura-t'il, on s'occupera de tout; tu trouveras de quoi te loger. Tu peux commencer le cours demain."

Je lui donnais donc tout l'argent que j'avais, et il me fit signer quelques papiers pour le cours.

Puis il me tendit un petit livret bleu que je devais lire pour commencer le cours du lendemain. C'était le "Livret du Préclair".

J' y ai appris que j'étais considérée comme préclair, c'est à dire quelqu'un qui est sur la voie pour devenir "clair", un niveau de scientologie assez vanté, et qu'une fois Clair, je serais débarrassée de mon "mental réactif" par l'audition, car c'était ce mental réactif qui m'avait soi-disant créé tous mes ennuis.

Clair n'était pas suffisant: d'autres niveaux, les "niveaux OTs" [prononcer Oti] arrivaient après. OT, c'étaient les initiales de "Thétan Opérant". Un "Thétan", c'est le nom que la sciento donne à l'âme, à ce qu'on est soi-même.

La scientologie ne considère pas la personne comme étant un corps, mais elle considère au contraire que le thétan possède un corps.

Le but de l'audition [ou auditing] consiste à rendre la personne "apte à agir" sur son corps ainsi que sur le monde qui l'entoure. La brochure expliquait que le but de l'audition était de localiser et ôter la "charge électrique" entourant la personne; cette charge était emmagasinée dans le "mental" de la personne sous forme "d'engrammes", c'est à dire des moments douloureux du passé.

Une fois la charge nettoyée, non seulement la personne serait claire, mais elle serait de plus en mesure de quitter son corps à volonté et de voyager en observant tout dans le monde physique, c'est à dire la matière, l'énergie, l'espace et le temps.

Cette aptitude est connue sous le nom d'extériorisation, en scientologie. J'essayais de comprendre ce que je lisais, c'était tellement différent de tout ce que j'avais lu ...

Je pensais "Claire"? " Libérée de mon mental réactif, Libérée de mes crises de panique, à jamais! " Bon, c'est pour ça que j'étais là ; je ne pouvais plus attendre. On a décidé que je serais logée à la maison à côté du centre, dans Burlington Street.

On m'a montré une chambre à trois lits, j'ai choisi celui qui était près de la fenètre. Je regardais les plants de cactées dehors, sous la lune claire; c'était si beau, et tropical... un monde nouveau.

J'entendis qu'on m'appelait - une voix sortie de nulle part - une voix d'homme splendide, magnifique.

C'était bien sûr une hallucination, mais j'ai pris ça pour un signe prouvant que j'étais au bon endroit. J'ai mangé avec les autres occupants: Glynnis et Geoffrey, un jeune couple, un autre couple avec deux enfants, et Robert, un violoniste habitant à l'étage. Je suis allée me coucher tôt, mais j'ai été réveillée en pleine nuit par un jeune homme basané qui se mit au lit.

On a peu parlé; il m'a dit s'appeler Lance, et venir de la Sea Org, l'organisation maritime sur les bateaux.

Lance me dit toutes sortes de choses sur moi, sur mes parents et sur l'hopital; "comment sais-tu tout ça?" lui ai-je demandé.

"Je sais parce que je suis un OT. "

J'ai admis la chose et j'ai pensé, dans mon lit.Il y avait tellement de choses nouvelles à analyser, dans cet endroit magique.

Le lendemain, après un déjeûner express, je suis arrivée au Centre à huit heures, pour le "cours".

Yvonne annonça "Nous avons une nouvelle étudiante, souhaitons-lui bienvenue!", dit-elle. J'ai eu droit à des applaudissements; je me suis sentie accueillie.

On m'a ensuite passé un exemplaire du livre "La Dianétique, Science Moderne de la Santé Mentale", la "Bible" de la sciento, ainsi qu' un "paquet de cours", un dossier épais écrit en rouge sur blanc.

Au début du paquet, il y avait une "checksheet", [une feuille de contrôle]; il fallait que je lise tous les éléments du paquet, que je sois "vérifiée coefficient étoile" sur chacun, ou harcelée, par un autre étudiant.

Chaque élément était un "Bulletin", ils étaient tous écrits par Hubbard. J'ai commencé à lire.

Le premier bulletin s'appelait "Les Buts de la Scientologie", il servait à me souhaiter la bienvenue. "Une civilisation sans démence, sans criminels et sans guerre, où les gens capables puissent prospérer et les gens honnètes avoir des droits, où l'homme soit libre d'atteindre de plus hauts sommets, ce sont là les buts de la scientologie.

Déjà promis il y a une quinzaine d'années, ces buts sont à la portée de notre technologie. De nature apolitique, la scientologie souhaite bienvenue à toute personne de toute croyance, race, ou nationalité. Nous ne cherchons pas la révolution, mais l'évolution vers des états d'être plus élevés pour l'individu et la société. Après des millénaires d' ignorance de l'être humain à son propre sujet, au sujet du mental et de l'univers, une percée a été effectuée pour l'Homme.

D'autres efforts effectués ont été surpassés. Les vérités combinées de cinquante mille ans de penseurs, distillées et amplifiées par des découvertes récentes, ont rendu cette réussite possible. Nous vous souhaitons bienvenue en scientologie.

Nous attendons de vous que vous nous aidiez à atteindre nos buts et à ce que vous aidiez les autres. Nous nous attendons à ce que vous soyez aidé. La scientologie est le mouvement le plus vital de la planète.

Dans ce monde troublé, les choses ne sont pas faciles, mais si elles l'étaient, nous n'aurions pas à nous en occuper. Nous respectons l'homme et le croyons digne d'être aidé. Nous vous respectons et nous croyons que vous, vous pouvez aider. La Scientologie n'est pas contrainte à aider.

Nous n'avons rien commis qui nous force à avoir pitié. Aurions-nous commis de telles choses que nous ne serions plus en mesure de faire ce que nous faisons.

L'homme se méfie de l'aide; il a souvent été trahi, sa confiance brisée. Il a trop souvent donné sa confiance à tort. Nous pouvons nous tromper, car nous bâtissons un monde à partir de morceaux.

Mais nous ne trahirons jamais votre confiance, tant que vous serez des nôtres. Le soleil ne se couche jamais sur la scientologie. Puisse une aube nouvelle se lever sur vous, pour ceux que vous aimez et pour l'homme. Nos buts sont simples, bien que grandioses.

Et nous réussirons, et réussissons à chaque révolution de la terre. Nous acceptons votre aide. Votre aide est nôtre." Après avoir lu ceci, j'avais l'impression qu'Hubbard était honnète homme, et que la scientologie était une belle chose.

Et qu'elle m'aiderait. J'ai continué à lire.

Dans les bulletins suivants, l'idée qui surnageait concernait le fait que seule la scientologie était en mesure de faire quelque chose aux problèmes. "Dans tout l'univers, il n'existe pas d'autre espoir pour l'homme."

Et: "En cinquante mille ans d'histoire, rien que sur cette planète, l'homme n'a jamais pu mettre au point un sytème efficace; il est peu probable qu'il en mette jamais un autre au point.

L'homme est piégé dans un labyrinthe énorme et complexe. Pour en sortir, il faut suivre le chemin précis de la scientologie. La scientologie le mènera hors du labyrinthe, mais seulement s'il suit les chemins exacts.

Il m'a fallu un tiers de siècle pour les définir." Et: "Tout l'avenir agonisant de cette planète, tout homme, femme ou enfant, et tout votre destin pour l'avenir des trillions et trillions d'années dépend de ce que vous faites ici et maintenant en scientologie". Pouvais-je savoir qu'on me lavait le cerveau?

La réponse est non. Je ne savais même pas qu'il existait un truc comme le lavage de cerveau. Ce ne sont que quelques exemples de ce que j'ai lu ce matin-là et les jours suivants.

Dans toute la propagande sciento, quatre thèmes prédominent:

1. Il y a un problème, nous sommes dans un piège.

2. Il y a une solution au problème.

3. La solution ne peut être trouvée qu'en Scientologie.

4. Ce qui se passera si on ne règle pas le problème.

Le problème essentiel posé par Hubbard est l'imminence d'une guerre nucléaire. Et seule la Sciento peut y remédier. "Nous sommes les seules organisations sur terre possédant la technologie et ayant l'ambition de tenter de clarifier des situations qui sont considérées tout à fait hors de contrôle d'autres individus, c'est à dire la bombe atomique et le dégénérescence des gouvernements."

Et encore: "Le fait d' utiliser ou de négliger ce matériau (la scientologie) déterminera l'usage ou le non-usage de la bombe atomique."

Et: "La Mission de la Scientologie n'est pas de conquérir; c'est de civiliser; ce n'est qu'une guerre contre la stupidité qui nous mène à la Toute Dernière des Guerres."

Et encore: "De nos jours, la course essentielle ne se joue pas entre une nation et une autre; la seule course qui compte a lieu entre la scientologie et la bombe atomique. Comme quelques autorités l'ont bien souligné, l' histoire de l'homme va dépendre du vainqueur."

Il y en avait encore des tas. Je les ai soigneusement lus et me suis fait vérifier, mais ma tête en tournait.

Chaque matin, nous avions un quart d'heure de récréation, je sortais au soleil et m'asseyais avec une autre fille du cours, Keithe. "Ouaho, sacrénom, quel trip!" "Ah oui, me repondit-elle, c'est de mieux en mieux." "Tu crois que c'est vrai? Je veux dire, tu crois que ça répond à tout?"

Elle me regarda d'un air entendu: "Tu n'as encore rien vu... Attends un peu de voir des OT, c'est là que c'est fort."

Elle parlait là des gens qui avaient fait les niveaux secrets de scientologie. "Quand tu es OT, tu peux faire ce que tu veux; tu peux lire la pensée des gens, tu peux faire bouger les nuages, voyager hors du corps... je suis pressée d'y être."

"Combien de temps faudra-t'il ?" "Ca dépend; le mieux, c'est de joindre la SEA ORG; c'est ce que je vais faire, je vais joindre la sea org et devenir auditeur, dès que j'aurai fini ce cours." J'ai commencé à réfléchir; un milliard d'années.

Aider à "clarifier la planète". J'ai décidé; s'ils pouvaient vraiment me guérir de mes crises d'anxiété, j'irais aussi, je rejoindrais la Sea Org.

Qu'est-ce que je pouvais faire de mieux dans la vie? La réponse était un "rien" sonnant.

Tout ce que je voulais faire se trouvait dans les bulletins d'Hubbard, faire un monde meilleur, une planète plus sûre, aider des gens.

J'ai eu l'impression d'être enfin chez moi.

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Chapitre 6
UN MILLIARD D'ANNEES
Ayant achevé la lecture des bulletins de mon paquet de cours, j'arrivais à la section dite "Routines de Trainings" (routines d'entraînement).

C'était une série d'exercices destinés à entraîner une personne à "mieux communiquer". Ce que j'ignorais et ne soupçonnais pas, c'est que lesdits exercices sont des méthodes sophistiquées de contrôle de la pensée, dont le but est de convertir le novice en scientologue confirmé.

Le premier, le TR 0 (routine d'entraînement zéro) consiste à s'asseoir face à un autre étudiant, très près - le genous se touchent presque - et se regarder dans les yeux pendant deux heures sans ciller ni bouger.

Hubbard précise :"entraîner l'étudiant à confronter un préclair avec de l'auditing ou sans rien".

Autrement dit, on m'entraînait à devenir auditeur, que je le veuille ou pas. Dans le TR 0, dès qu'on remue ou qu'on cille, il faut recommencer les deux heures.

Au début, j'ai trouvé cet exercice très dur. Les larmes me brûlaient les yeux, cétait insupportable. J'avais tellement besoin de ciller... mais si je cillais, mon partenaire me disait "Raté pour ciller, commence." Et il fallait tout reprendre. J'ai passé par trente six sortes d'impressions en le faisant.

Ma bouche commençait à trembler, je n'y pouvais rien. La chaise devenait horriblement dure et inconfortable; j'avais tous les nerfs en pelote qui hurlaient pour obtenir un soulagement.

J'ai vu une aura autour de le tête de mon partenaire, un rideau énergétique coloré autour de son corps; ça attira mon attention et me fit un peu oublier la douleur.

Finalement, dans le TR 0, vous vous dissociez de vous-même. J'ai vécu la chose au bout de quelques heures. C'était comme flotter hors du corps et ne plus prèter attention au corps et à ses douleurs, et j'eus l'impression de pouvoir rester là, en toute sérénité, des heures durant. Je n'avais plus envie de ciller.

J'ai finalement achevé mes deux heures. Après celui-ci, il y a un autre exercice nommé "TR 0 avec harcèlement". Mon partenaire, une fois que j'étais en TR 0 comme avant, commençait à se moquer de moi, et à "appuyer sur mes boutons", c'est à dire qu'il essayait de me faire réagir.

A toute réaction ou mouvement, j'avais droit à un "Raté, pour telle raison, Commence." et on reprenait.

Les thèmes sexuels étaient courants dans le harcèlement. Mon poids servait largement aussi pour m'arranger. "Hé, visez-moi cette grosse, les gars! " de façon à ce que les autres l'entendent bien , et il me pinçait la taille "C'est du gras de bébé, ça, Margery a toujours son gras de bébé!

J'aime bien les filles qui ont ce qu'il faut sur les os. T'es bonne, au lit? Tu veux coucher avec moi?" et ainsi de suite.

De temps à autre, je commençais à sourire, ou bien mes lèvres remuaient, ou je bavais; ça me valait un "Raté!" et il fallait reprendre.

La plupart des TRs (il y en a 14) ont trait au contrôle, avec le fait d'apprendre à donner ou recevoir des ordres, et à manipuler la conversation.

J'ai d'abord appris à donner un commandement à un autre, en me servant des phrases de dialogues tirés d'Alice au Pays des Merveilles, par exemple: - Peux-tu me dire pourquoi tu peins ces roses? - Fais donc attention à ce que tu fais! - De plus en plus étrange - Tu ne devrais pas plaisanter, si ça te rend si malheureuse - Qu'on appelle le témoin suivant! - Oh toi, petite chose, petite chose méchante - Tu n'y peux rien: ici, nous sommes tous fous.

Mon partenaire accusait réception à chaque fois que je lisais le livre sur le ton utilisé pour donner des ordres.

Dans l'exercice suivant, j'ai appris à accuser réception à la communication des autres en donnant des accusés de réception. Il me lisait des phrases d'Alice au Pays des Merveilles, et je répondais des "Bien", des "Okay!" "Merci" ou "J'ai compris" nettement exprimés.

Dans un TR, on m'entraînait à suivre des ordres: mon partenaire (le coach, comme on dit là-bas) me faisait faire divers déplacements dans la pièce: "Regarde ce mur" - Merci (quand j'avais regardé le mur). "Marche jusqu'à ce mur" - merci "Touche ce mur" - merci "Tourne-toi" - merci. Puis c'était à mon tour de donner les ordres.

Dans un des exercices, nous étions censés faire lever un cendrier dans les airs simplement en lui hurlant dessus "Lève-toi" avec le "ton 40", c'est à dire avec une intention absolue.

On me mettait le cendrier devant moi, je lui criais "Lève-toi!", puis, comme il ne se levait pas, j'avais le droit de le soulever. "Merci", hurlais-je au cendrier. "Assieds-toi sur cette chaise!", devais-je hurler; puis "Merci", après l'avoir reposé sur la chaise.

On était censé faire ça jusqu'à ce que le cendrier s'élève de lui- même, par le seul pouvoir de la volonté. Quelqu' un m'a dit qu' Hitler faisait aussi faire ça à ses troupes, mais avec une pomme au lieu d'un cendrier.

Une fois ces exercices achevés, j'étais bien partie pour donner et recevoir des ordres. On répète ces exercices très souvent quand on est scientologue.

Ils sont inclus sur chaque cours du "Tableau des Grades", cette carte hiérarchisée des étapes qu'on parcourt en sciento. Quand je n'étais pas au cours, en train de m'entraîner, j'allais souvent avec Mario à son appart', Place du Parc Lafayette, pour déjeûner avec Yvonne et lui. (Ils partageaient l'appartement). Mario avait un piano et c'était bel et bien un pianiste remarquable.

Il me laissait parfois me servir de son piano pendant certaines récrés. C'est lors d'une de ces visites que j'ai découvert que Mario était homo. Ca m'a secouée. Je croyais que la sciento guérissait toutes les aberrations?

Cela montrait à quel point j'étais naïve. J'avais découvert ça parce qu'il y avait souvent des jeunes gens qui venaient après le souper, et, un soir où je dormais sur le canapé de Mario parce qu'il était trop tard pour rentrer à Burlington Street, les jeunes gens sont restés. Ils ont passé dans sa chambre, et n'en sont pas ressortis.

Un soir, il me demanda si je voulais l'accompagner à une "Nuit des Clairs"; j'acceptai avec enthousiasme. Je savais que ces soirées étaient généralement réservées aux Clairs ou aux "OTs". Il y avait beaucoup de monde. Je me suis assise derrière, je voyais bien l'estrade, les lumières furent baissées; l'air était moite d'odeurs des gens entassés dans cette salle, en cette soirée chaude.

Après quelques remarques au sujet des "stats" (les statistiques de production) du Centre des Célébrités et un laïus enthousiaste sur la sciento et ses réussites dans le monde, Yvonne passa au véritable sujet de la soirée: la présentation des nouveaux "Clairs" de la semaine.

Un par un, ils vinrent sur l'estrade, et durent faire leur "speech de clairs". Un type expliqua à quel point il se sentait bien sans son mental réactif "C'est si paisible" disait-il "Tout ce bavardage intérieur, toutes ces voix, tout cela a disparu; je suis enfin libre."

Une autre personne expliqua qu'elle pouvait sortir de son corps à volonté et visiter l'univers. "Vous ne croiriez pas ce qui est là", disait-il.- Il parlait de voler par-delà les vagues du Pacifique, ou dans l'espace, visiter d'autres planètes avec des villes et des civilisations avancées.

J'étais subjuguée. Je n'avais rien entendu de tel. J'attirai l'attention de Mario: "Tu crois que c'est vrai?" Il me sourit - avec un peu de mystère.

Non seulement il était clair, lui, mais OT III, c'est à dire qu'il avait achevé le niveau supérieur secret où l'on aborde le grand secret de cet univers. Les scientologues se divisent en trois catégories: ceux qui sont préclairs, c'est à dire pas encore clairs; ceux qui sont Clairs, et les OTs, c'est à dire qu'ils sont sur ces niveaux secrets.

L' atmosphère de cette salle moite et trop pleine se fit de plus en plus enthousiaste au fur et à mesure que les nouveaux clairs défilaient et faisaient leur compte-rendu.

Un type a dit avoir traversé le mur et stoppé un meurtre dans l'appartement voisin; d'autres parlaient de contrôler la météo, de communication télépathique, de télékynésie...etc

Les applaudissements y allaient de plus en plus fort. Une fois ceci achevé, Mario s'installa au piano et improvisa une morceau nommé "musique de l'espace" qui était très beau.

En sortant, peu avant minuit, les étoiles me semblèrent plus brillantes. Je voulais être claire; ça, j'en étais sûre; je l'ai dit à Mario, qui m'a dit "Je te promets que tu le seras, bientôt."

Evidemment, j'avais un but nouveau en venant étudier le lendemain. Je ne risquais pas d'oublier la soirée de la veille. J'ai écouté les conférences enregistrées d'Hubbard qui faisaient partie du cours; il avait l'air joyeux et sûr de lui.

Ayant si peu de certitudes quant à moi, je trouvais ça réconfortant et rassurant. Puis ce fut mon tour de recevoir de l'audition; cela faisait partie du cours. Je suis entrée dans une petite pièce en même temps que la personne qui serait l'auditeur.

Mon auditeur a préparé la table et l'électromètre comme Jenny l'avait fait. Je me suis assise et j'ai pris les boites (électrodes). Il m'a posé une série de questions. "Localise un incident durant lequel tu as eu une crise de panique". Je le fis. "Okay". "Quelle est la date de cet incident?"

Je me souvenais d'une crise survenue à peu près un mois auparavant. "Quelle est la durée de l'incident?" "A peu près une heure", je lui ai dit. "Okay; vas au début de cet incident" J'ai obéi. "Parcours cet incident jusqu'à la fin".

Je me suis remémoré l'incident en question. "Dis-moi ce qui s'est passé." Je lui ai raconté. "Est-ce qu'il y a un incident antérieur où tu as eu une crise de panique?" Il y en avait.

On a refait la même série de questions et réponses sur l'incident antérieur. On est finalement parvenus au premier incident dont je me souvenais, avec cette crise de panique sous le pont d' Ann Arbor, avec Bill.

Après avoir repassé cet incident-là, je ne voyais rien d'autre; je ne trouvais rien avant. Mon auditeur acheva la séance. Il emmena ses notes chez le superviseur des cas (le "C/S") pour avoir les instructions destinées à la séance suivante.

On m'a dit qu'il fallait que j'aille en 'revue' c'est à dire qu'il fallait que quelque chose soit corrigé dans ma dernière séance. Je savais qu'en Dianétique, on était censé aller dans les vies passées, les vies antérieures.

C'était un fait patent pour les scientologues. Pendant la séance de correction, l'auditeur me demanda "quelles considérations j'avais quant à aller dans des vies antérieures". Je n'en savais rien.

L'auditeur me ramena au dernier incident parcouru, la crise sous le pont. Puis il me posa la même question "Y-a-t'il un incident antérieur dans lequel tu as eu une crise de panique". "Ferme les yeux, me dit-il. Regarde ce que tu peux trouver dans ton mental.

Peu importe si ça semble sans rapport; l'idée, c'est de laisser les images venir au mental." J'avais envie de plaire; je savais qu' il fallait que je trouve un truc. Ca a demandé un moment, mais j'ai fini par avoir une image en tête.

"C'est un bébé, j'ai dit. Je vois un bébé." "Très bien!" dit-il, enthousiaste." Allons-y, parcourons ceci. " Et il m'a posé les questions habituelles de dianétique. "Je vois maman; je suis dans un berceau; elle me fait peur."

"Bon, me dit l'auditeur; y-a-t'il un incident antérieur contenant une crise de panique?" Je refermai les yeux; je commençais à piger l' idée. "Je vois une prison. Je suis enchaînée." "Très bien, quand c'était?"... J'étais de nouveau coincée.

"Ne censure rien; dis simplement ce qui te vient." "Okay; j'essayais de me concentrer - c'est vers 1400 avant Jésus-Christ" Très bien dit l'auditeur, l'air content; "Quelle est la durée de cet incident?"

"A peu près une heure, répondis-je - on allait m'exécuter, et j'avais une panique..." C'était bon; mon auditeur a continué jusqu'à ce que je sois au point sur mon audition des vies antérieures.

"Quand c'était?" me demanda-t'il. Je répondis "Il y a six quintillions d'années. Je n'étais qu'une particule dans l'espace. Des rayons laser m'attaquaient, ça venait de particules ennemies; j'ai eu une crise de panique."

Ca devenait de plus en plus facile. La séance s'acheva bientôt.

On me rendit à mon auditeur d'avant. Je n'ai plus jamais eu de problèmes à parcourir les vies antérieures. J'y ai passé des centaines d'heures.

Maintenant que j'étais un préclair Dianétique accompli, il fallait que j'audite quelqu'un d'autre, c'était obligatoire pour achever le cours. On me présenta un jour mon préclair, - je fus surprise; il avait huit ans. Il faisait parfois pipi au lit, et ses parents voulaient qu'on l'audite.

Je l'ai emmené chez moi Burlington Street; j'ai préparé l'électromètre que j'avais emprunté et préparé le tout; puis j'ai fait asseoir mon petit préclair, David. Il avait déjà été audité. Il savait.

Après quelques incidents où il avait mouillé son lit, je lui ai posé la question suivante: "Y-a-t'il un incident antérieur où tu as mouillé ton lit?" Il est resté sans bouger, puis m'a répondu que oui; je lui ai demandé quand: "C'était il y a très longtemps." "Ferme les yeux; vas au début de cet incident et dis-moi quand tu y seras."

"Okay." "Parcours cet incident jusqu'à la fin." "J'étais un bébé au berceau, sur un bateau"; on aurait dit qu'il regardait un film, les yeux fermés. "Je crois que c'était sur le Titanic. Mes parents avaient disparu. Il y avait de l'eau dans la pièce.

Je suis allé dans mon lit; puis je me suis noyé." On a repassé l'incident plusieurs fois. Il ne se souvenait de rien d'antérieur.

"Je me suis noyé dans le Titanic", il me disait doucement; ça doit être pour ça que je fais pipi au lit."

Sur le cadran de l'électromètre, son aiguille "flottait", signe que la séance était finie. Je l'ai ramené à l'examinateur du Centre. J'ai envoyé mon rapport de séance au C/S, attendant anxieusement les résultats.

Le dossier revint rapidement : "Très bien joué" était noté sur le rapport. Je revins à la salle de cours.

"Ca y est!" dit le superviseur de cours: "Margery a fini son cours de dianétique!!" Tous les étudiants levèrent le nez, ils m'applaudirent; je dus faire mon speech.

"C'était vraiment chouette, je ne peux pas croire que je l'ai fait! je ne peux croire que je sais aider les gens, maintenant" ai-je dit. Il y eut d'autres applaudissements; on me donna mon diplôme.

J'étais Auditeur de Dianétique.

Yvonne m'appela à son bureau. "Margery, Mario et moi, nous avons discuté. On voudrait que tu joignes la Sea Org (l'organisation maritime qui est au coeur de la sciento, ndt).

J'étais encore très émue de ma victoire et des félicitations. Je n'eus guère à réfléchir; il n'y avait pas d'autre chose que je veuille faire; je voulais être là, avec Mario et Yvonne, et tous mes amis, à jamais.

Et surtout, je voulais aider les gens. Je savais que je pourrais faire tout cela en signant à la Sea Org. "Très bien, je suis prète à m'engager", ai-je répondu.

"Que je suis contente", me dit-elle...

Elle me passa un document: En haut, il y avait le logo bleu et or de la Sea Organization; en dessous, voilà le texte:

Je soussigné(e)_________________________,

ACCEPTE PAR LA PRESENTE de m'engager à la Sea Organization, et, étant sain(e) d'esprit, je réalise pleinement et suis d' accord avec ses buts qui sont DE METTRE EN PLACE L'ETHIQUE SUR CETTE PLANETE ET DANS L'UNIVERS,

et je souscris entièrement et sans réserve aux discipline, moeurs, coutumes et conditions de ce groupe, et promets de m'y conformer.

JE M'ENGAGE DONC PAR CONTRAT AVEC LA SEA ORGANIZATION POUR LE PROCHAIN MILLIARD D'ANNEES.

J'ai regardé Yvonne; elle me souriait. "Tu veux être des nôtres, n'est-ce pas?" J'ai signé. Je suis revenue dans la salle de cours, la tête sans dessus dessous.

Je l'ai dit tout de suite à Mario. Il était très excité pour moi. "Bienvenue ! Te voilà vraiment des nôtres!" - et il m'embrassa.

J'ai décidé de faire un tour; je suis allée au parc Mac Arthur. Je venais de signer pour le prochain milliard d'années. Ce serait l'aventure de toute une vie, et bien plus encore! _
 

Chapitre 7
LES GRADES
Noël arriva bien vite, je n'avais plus d' argent pour faire des cadeaux à mes proches; Noël avait toujours représenté une tradition d'importance dans ma famille.

Je pris mes quelques dollars restants et allais acheter quelques babioles dans un petit magasin vietnamien à l'angle de la rue Alvarado et de la Huitème, et les expédiais chez mes parents dans une boite à chaussures.

J'avais eu des contacts sporadiques avec ma famille; j'appelais Papa une fois par mois pour lui réclamer des sous, chose très humiliante, mais nécessaire. Les salaires de la sea org sont minimes.

J'ai touché 3 dollars pour plus de cent heures de travail la première semaine; ma paie la plus forte fut de onze dollars.

Voici comment se calculait la paye à la sea org: 10 % du Chiffre d'Affaires (la GI, prononcer Dji-Aill) - ici, 10 % du chiffre du Centre des Célébrités - allait à Hubbard. Puis, une fois les frais payés, le restant était réparti entre les staffs (les membres du personnel) selon un système d'unités proportionnelles; chaque fonction donnait droit à un certain nombre d'unités.

La centaine de dollars que je recavais par conséquent de Papa chaque mois passait dans l'habillement et autres frais; mon seul luxe consistait à manger de temps en temps une glace à 0,25 dollars chez un patissier quelques rues plus loin.

Le jour de Noêl, j'étais fauchée. Après mon engagement à la sea org, on m'avait déménagée à une autre adresse, à quelques rues de là, rue Beacon.

Je n'avais qu'un simple matelas par terre et une couverture, comme ça se pratique à la Sea Org.

A Noël, je n'avais donc rien à faire; j'étais donc à la maison; il y avait un jeune homme qui se reposait sur son matelas; c'était Richard Royce, un des favoris d'Yvonne, car il peignait et avait publié un livre de ses oeuvres.

Nous avons discuté; il était aussi solitaire que moi; on a fait l'amour, dans la maison déserte.

Un mois plus tard, j'ai découvert que j'étais enceinte.

Yvonne était très mécontente. Elle ne voulait surtout pas que Richard ait un enfant à charge.

On m'ordonna donc de me faire avorter; on me donna l'adresse des services sociaux de la basse ville, où j'ai demandé l'aide médicale du Fonds d'avortement.

Ayant arrangé ça, j'ai pris un bus pour aller au quartier Watts, où se trouvait une clinique spécialisée dans l'avortement. J'étais très effrayée, car j'étais la seule blanche dans le bus et dans la clinique.

Je suis restée dehors; j'ai avorté, puis je me suis reposée un peu, j'ai avalé quelques biscuits et du jus d'oranges, et suis rentrée en bus au Centre. Ce fut aussi simple que ça.

J'ai fait mon rapport à Yvonne qui fut très contente. Je ne ressentis pas de perte ni de chagrin, à l'époque.

J'acceptais les ordres sans discussion, et faisais ce qui plaisait à Yvonne. Je n'avais jamais réfléchi à l'avortement, n'avais jamais été informée ni pour ni contre, et je ne pensais pas qu'il s'agissait de tuer un enfant en moi.

Je crois aussi qu'en raison des frictions familiales, l'idée de me marier et de fonder famille était loin de mes préoccupations. Je ne voulais pas refaire l'expérience de mes parents, elle avait été trop douloureuse.

Maintenant que j'étais dans la sea org, la question était "que faire de moi?" - j'étais trop amateur en piano pour vraiment servir au centre.

On m'utilisait de temps en temps comme auditeur de dianétique, en particulier si un staff avait besoin d'un "procédé d'assistance" ou d'une séance urgente.

Quand quelqu'un souffre d'une migraine, ou d' un mal aux dents, la scientologie ne lui donne pas d'aspirine ou de médicaments; on lui fait un "procédé d'assistance par le toucher": L'auditeur pose son doigt à différents endroits du corps de la personne, en partant du centre et en allant vers les extrémités, pendant peut-être une heure, ou bien jusqu'à ce que ça aille mieux; il dit à chaque fois "sens mon doigt".

On décourageait vraiment les gens d'aller voir un médecin; quant à aller voir ce qui se passe dans d'autres formes de thérapie, c'était strictement interdit.

Comme on considérait la psychiatrie ennemie n°1 de la scientologie, toute espèce d'aide psy était particulièrement interdite.

Je servais plus ou moins d'aide à Yvonne. J'amenais les messages à "l'organisation avancée", qui se trouvait quelques rues après.

J'allais parfois à d'autres orgs sciento de Los Angeles, comme l'Org de Los Angeles, qui était sur la neuvième rue, ou l'Org St Hill américaine, dont le nom découlait de celui de la maison d'Hubbard, en Angletterre.

Yvonne était venue habiter la maison où j'étais , bien qu'elle eût sa propre chambre. Je servais de cuisinière ou de baby-sitter quand il n'y avait pas assez d'aides à la maison; l'une de mes fonctions était de garder les enfants d'un des auditeurs les plus avancés de l'org.

Comme j'ai toujours aimé les gosses, ça ne me rendait pas malheureuse. Les jours passaient.

Ma maladie me laissait momentanément tranquille: je n'avais plus de ces symptômes ou crises de paniques, et j'attribuais évidemment ça à l'audition que je recevais.

Un jour, alors que j'étais assise dans un virage pas loin du Centre, un type nommé Carlos m'aborda. "J'ai entendu dire que tu as fini ta dianétique; j'étudie sur les grades; est-ce que tu voudrais être mon préclair sur les grades?"

Evidemment! Bien sûr! Après la dianétique, on trouve les grades 0 à 4 sur le Tableau des Grades de sciento; normalement, ils coûtent des milliers de dollars, mais il y a toujours des étudiants qui ont besoin de préclairs à auditer pour achever leur cours. Je suis allée à l'appartement de Carlos un peu plus loin; il a préparé son électromètre et m'a fait asseoir et prendre les boites.

Le premier grade à auditer s'appelle Grade Zéro, et porte sur la communication. Ce niveau m'intéressait beaucoup, puisque le Tableau des Grades disait qu'à la fin, "on possède la capacité à communiquer librement avec n'importe qui sur n'importe quel sujet."

Comme j'ai toujours été timide, ça me semblait impensable d'y arriver, mais Carlos m'a dit qu'il ne me laisserait pas tant que je n'y arriverais pas.

Il a commencé par me poser une série de questions sur la communication; il me les répétait sans arrêt, des questions du genre de : "Avec qui peux-tu communiquer?" "Avec Maman." ai-je répondu; "Que pourrais-tu dire à ta maman?" "Je pourrais lui parler de l'école, de fringues, d'argent, de n'importe quoi..."

"OK. A qui d'autre pourrais-tu parler de ces choses?" "A Papa". "De quoi pourrais-tu parler à ton père?" "Surtout d'argent. On parle surtout d'argent." "A qui d'autre pourrais-tu parler de ça?" Et ainsi de suite...

Au bout d' à peu près une heure de séance, j'en avais marre de ce jeu de questions, j'étais en colère.

"A qui d'autre pourrais tu parler..." me demandait Carlo pour la 40 e fois... Je lui avais répondu tout ce qui me venait à l' esprit. "A n'importe qui! je peux communiquer avec n'importe qui! Sur tout ce que je veux!"

Puis j'ai commencé à rire: "C'est la réponse, hein? Je peux vraiment communiquer avec n'importe qui sur n'importe quoi - mais pourquoi n'y ai-je pas pensé avant? Qu'est-ce qui me faisait peur, tout ce temps?"

Carlos ne disait rien. Il continuait à surveiller son électromètre. Finalement, il m'a regardée et m'a dit: "J'aimerais te dire que ton aiguille flotte.", en me regardant attentitivement.

J'étais surprise... Est-ce que je me rendais compte que j'étais victime d' une suggestion hypnotique? Pas le moins du monde.

Mais j'étais arrivée au "Phénomène final" du niveau zéro; j'étais sûre de pouvoir communiquer librement avec n'importe qui sur n'importe quel sujet. "Fin de séance", m'annonça Carlos; "Tu peux poser les boites".

Nous sommes allés chez l'exam ensemble, je riais tout du long. "Je n'arrive pas à croire que ce soit si simple, c'est tout ?" je lui disais ça, il ne répondait pas, il souriait, c'est tout.

Il a amené le dossier au superviseur de cas; on m'a dit d'attendre quelque part. A peu près une demi-heure plus tard, on m'a appelée en cours.

"Ca y est!" a dit le Superviseur de cours. "Margery a fini son Grade Zéro!"; suivi des applaudissements habituels; je dus y aller de mon speech.

"Je n'arrive pas à croire que ça soit si simple" - c'est à peu près tout ce que j'ai dit sur tout ça; j'avais l'impression que quelque chose avait explosé en moi, qu'un lien invisible s'était rompu, et j'étais hilare: je ne pouvais pas m'arrêter de rire!

Les jours suivants, Carlos m'a auditée sur les quatres grades 1, 2, 3 et 4. Tous ressemblaient au zéro, mais aucun n' eût autant de panache pour moi, ce qui ne m'a pas empèchée de les passer haut-la-main.

Au grade Un, on s'intéresse aux problèmes. "Quel problème pourrais-tu confronter? me disait Carlos. "Quel problème pourrais-tu ne pas confronter?"

J'ai finalement reconnu que "J'étais la source des problèmes et que je pouvais les faire disparaître": c'est le "Phénomène final" du grade Un.

Le Grade deux avait trait à la culpabilité: "Dis moi des choses que tu n'aimerais pas avoir fait à quelqu'un d'autre." et aussi: "Qu' as-tu fait à quelqu'un d'autre que tu regrettes?" J'étais de plus en plus ferrée sur les niveaux; je cherchais la "cog", la "cognition" (la réalisation pour soi, la compréhension individuelle, ndt) que j'étais censée avoir, et les séances étaient de plus en plus brèves. "Je ne me sens coupable de rien"... j'étais grade deux.

Le Grade Trois, c'était le Changement: Les questions , c'était "Qu'est-ce que tu veux changer - Qu'est-ce que tu ne veux pas changer?"

La cognition, c'est que j'étais libérée des bouleversements du passé.

Le Grade Quatre était plus compliqué; il s'intéressait aux "Fac-similés de service - aussi appelés service-facs" de quelqu'un, c'est à dire aux moyens que la personne utilise pour avoir raison; un truc ancré qu'Hubbard disait avoir découvert chez tout le monde , un truc qui sert à donner tort aux autres.

Il n'y avait qu'une question: "Dans cette vie, qu'est-ce que tu utilises pour donner tort aux autres?" Je ne sais plus ce qui m'a servi comme réponse, mais ça a suffi pour que je passe le niveau...

J'étais désormais "Libérée Grade IV" et il ne me restait que trois étapes pour être Claire.

Peu après, j' allais un soir chez Mario quand j'ai vécu un évènement tout à fait remarquable. Je marchais dans la rue, quand j'ai senti une énorme explosion.

J'ai regardé les environs. Tout avait l'air plus brillant. Les couleurs étaient plus éclatantes que d'habitude, mais pas naturelles.

Au même instant, j' ai compris qu'il n'y avait rien d'autre que le Présent. Le passé n'existait pas.

Tout ce qui était, était Maintenant. Je navigais en pleine euphorie; les couleurs et le reste ont duré jusqu'à ce que j'arrive chez Mario.

Quand je suis arrivée chez lui, je lui ai raconté, et il m'a dit : "Je crois que tu viens d'avoir la cognition de clair! C'est un sacré pas en avant!"

Il fallait que j'aille à AOSH (L'organisation St Hill Américaine) chez l'examinateur pour "attester" ce qui venait de m'arriver. Quelques instants plus tard, on annonçait en effet que "j'avais eu une cognition de Clair".

Cela voulait dire que je pouvais éviter d'être auditée sur les niveaux "Puissance et Puissance Plus" et aller tout droit sur le "Cours de Mise au Clair" où j'apprendrais à m'auditer moi-même en "solo".

Il n'y avait qu'un problème: le cours de solo coûtait 700 dollars, et je ne les avais pas.

C'était le moment d'appeler la maison.

Mon père, c'est invraisemblable, accepta de me donner l'argent! Je crois qu'il pensait que c'était pour mes études.

J'étais aux anges, et j'attendis l'argent.

Comme Mario me l'avait promis, je serais bientôt Claire! Libérée de mon "mental réactif", à jamais! Je ne pouvais attendre.

Chapitre 8
VOYAGES
C'est l'Organisation St Hill Américaine qui donnait le cours de "Solo", dans un grand garage désaffecté repeint en blanc violent.

Pas de fenètres.

C'était le premier niveau secret de scientologie, si bien qu'il fallait que j'amène un attaché-case fermant à clé, doté d'une courroie pour l'attacher au poignet à tout moment.

Quand on était pas en cours, il fallait garder les matériaux enfermés dans l'attaché-case.

Chaque niveau supérieur impliquait un danger latent, selon un scénario mystique de la scientologie laissant supposer que si on ne faisait pas le travail convenablement, on risquait d'en mourir.

Dès le premier jour de cours, les données m'ont semblé assez confuses.

Voici l' idée sous-jacente du cours: tout individu était censé posséder dans le mental une série de mécanismes électroniques dénommés GPMs, de l'anglais Goals-Problems-Masses, c'est à dire "Buts - Problèmes - Masses".

Pendant ce cours, nous devions auditer ces Masses pour les expulser du mental, en auditant de longues listes d' oppositions, par exemple:

- Etat féminin - état non féminin -

Intelligence - Stupidité

- Obésité - Minceur -

Retard - Précocité -

Gentillesse - Méchanceté, etc...

Hubbard avait écrit les bulletins depuis une station d'implant particulière dans l'espace, "Helatrobus"; cet implant Helatrobus était celui qui devait s'auditer durant le cours de Solo.

Nous avons vu plusieurs films détaillant tous ces implants et GPMs.

J'essayais vraiment de comprendre ce que je lisais; il ne m'est jamais venu à l'esprit de douter de ce que je lisais, car j' avais déjà reçu le lavage de cerveau complet qui me forçait à croire que tout ce qu'avait écrit Hubbard, c'était vrai. Il était ma source infaillible, il devint une sorte de Dieu pour moi; dans l'organisation, on l'adorait, et j'ai appris à l'adorer aussi.

Un jour, une femme qui était sur le cours se mit brutalement à hurler; ça troublait le calme. L'une des instructrices vint vers elle et lui imposa les mains. "Que fait-elle ? " ai-je demandé à un autre étudiant.

"Elle essaye de la faire revenir", me répondit-il. Je me demandais d'où elle la faisait revenir.

Le même jour, le Superviseur de cours nous a lu une liste de noms; mon nom s'y trouvait; j'ai quitté le cours avec les autres gens de la liste, car on nous a dit que les règles avaient changé, et que nous ne pourrions plus passer le cours de solo sans avoir fait les "Powers" [Grades n°5 et 5A, ndt] d'abord.

Comme ça coûtait 1200 $, je n'ai pas osé en parler à Papa. Je suis donc retournée travailler au Centre des Célébrités.

Au cours des deux années suivantes, Yvonne me "prètait" parfois à d'autres orgs qui avaient besoin d'aide.

Je faisais des boulots variés. Je vendis des livres sur des campus, je racolai des gens dans la rue pour qu'ils assistent à des conférences à l'org (on en donnait une par heure); on nous disait de même amener les ivrognes, parce que ça "comptait dans les statistiques".

Chaque semaine, tous les staffs d'une org devaient remettre leurs statistiques de production, qui étaient ensuite transmises à la sea org; la sea org les analysait et décidait d'actions correctives: elle expédiait des "missions" dans les orgs.

Lorsqu' une mission se pointait dans une org, la peur reignait, car on savait que quelqu'un allait se faire débarquer de son poste et qu'on l'enverrait au "RPF" (RPF pour "Redemption Project Force", le camp de travaux forcés de la sciento). Le RPF, c'était la prison de la sciento.

Tous ceux qui avaient fait des erreurs au travail, ou qui n'avaient pas assez produit, ou tous ceux qui piquaient une crise de nerfs après avoir reçu de l'audition (cela arrivait très souvent lors des niveaux supérieurs) étaient condamnés au RPF.

A cette époque, le RPF se passait à bord de deux bateaux ancrés à la rade de Long Beach; le remède qu'on leur appliquait là se composait de privation de sommeil et de travail très dur. En 1971, pendant que je travaillais avec Yvonne, j'ai eu ma crise de psychose et on m'a expédiée sur les bateaux.

Je ne sais pas combien de temps j'y suis restée, et je ne me souviens que vaguement des heures sans fin passées à étudier, à nettoyer, à faire toutes sortes d'exercices anti-invasion en cas d'attaques ennemies, et à peler les patates ou les légumes.

J'avais une crise de nerf.

Les scientologues ne croient évidemment pas aux traîtements psychiatriques ni aux médicaments.

Au lieu de vous donner ça, on vous punit, parce qu'on croit que la maladie est venue par votre faute.

Une fois partie du bateau, j'ai repris le travail, mais sûrement , je ne faisais pas ce qu'il fallait.

Je souffrais de délire de persécution et de complexes de supériorité; je pensais qu'Yvonne était mon ennemie, alors qu'elle ne m'avait jamais montré que de l'amitié. Vers cette période, j'ai eu une brève aventure avec un membre de la sea org; et j'ai de nouveau été enceinte, et de nouveau forcée à avorter.

J'apprenais à user de l'avortement comme méthode de contrôle des naissances. Yvonne savait que j'avais des problèmes.

Elle appela maman dans le Wisconsin (ma famille avait déménagé du Michigan pour s'y installer); elle lui a demandé de venir me chercher. On me "débarquait", mais je l'ignorais encore. Maman est venue me chercher. Dans l'avion, elle essaya en vain de m'ôter mes croyances.

Elle avait fait une recherche sur la sciento, et voulait me faire lire des articles de journaux, mais j'ai refusé.

J'étais déjà trop loin. J'étais hypnotisée, mon cerveau lavé. C'était impossible de raisonner avec moi au sujet de la sciento.

De retour à la maison, j'ai passé quelques temps à essayer de me réadapter au monde "wog"; c'est le terme utilisé par la scientologie pour parler des non-scientologues, il est très péjoratif.

Comme j' avais donné tous mes vêtements, j'eus un problème immédiat. Maman ayant une machine à coudre, j'ai passé le premier mois à me coudre des affaires.

J'ai ensuite décidé de prendre un cours de programmation par correspondance. Je n' ai jamais abandonné l'espoir de revenir en scientologie, et je savais qu'il me faudrait de l'argent; les ordinateurs me semblant une bonne méthode pour en gagner.

J'ai eu un poste à l'université du Wisconsin: j'y faisais du codage de données. C'était tout à fait étonnant; il y avait quatre femmes dans la section; on codait les résultats des tests de laboratoire faits à l'université.

Ces feuilles étaient archivées pendant sept ans dans une grande armoire, et on les jetait ensuite.

C'était ennuyeux et fade, mais j'y ai passé quelques mois. Nous étions en 1971 (Margery a alors 24 ans, ndt) Il y avait un autre scientologue à Madison, un vieux prof, je suis allée donner des conférences avec lui au centre Quaker local; y venait qui voulait y venir.

Un jour, le prof m'annonça qu'un cadre venait de l'org de Washington D.C. pour donner une série de conférences; il m'a demandé si je pouvais l' héberger. Quand il est arrivé, j'avais déménagé de chez mes parents et j'avais un petit appartement avec une chambre en trop, si bien que j'étais enchantée de le recevoir.

Richard Romejko vint donc et nous eûmes une aventure. Il me demanda de venir à Washington avec lui et de l' épouser: j'ai accepté.

Mes parents étaient furieux que je retourne en scientologie; je crois qu'ils pensaient que puisque j' en étais sortie depuis quelques mois, j'étais sauvée.

Rien n'était plus éloigné de la réalité; je n'étais jamais "sortie". J'ai emballé mes affaires et pris l'avion vers Washington.

Quand j'y suis arrivée, on m'a annoncé que Richard était parti en Mission et qu'on ignorait quand il reviendrait: je ne l'ai jamais revu.

J'ai donné le peu d'argent que j'avais économisé pour acheter un peu d'audition; quand je n'en ai plus eu, j' ai décidé de "joindre le staff".

On m'a donné tout de suite le poste de "Chargée des Inscriptions pour les gens en rupture "d' ARC". Ca signifie que je devais interviewer des gens qui avaient un désaccord avec la sciento (ce qu'elle appelle une rupture d'ARC, c'est à dire une rupture d'Affinité, de Réalité ou de Communication); il fallait les ramener dans l'org pour acheter un service.

Ce poste consistait aussi à vendre, à des gens venant d'assister à une conférence d'introduction, leur premier cours: le cours de communication.

Puisque l'org était dans un sale quartier, au nord du périphérique Dupont, j'avais surtout des ivrognes ou des gens de la rue à recevoir; on me demandait de leur soutirer de l'argent pour faire un cours, même rien que deux francs.

Toute "signature d'engagement" comptait sur les stats. J'ai eu des ennuis presque aussitôt.

J'ai découvert que les cadres de l'org fasifiaient les statistiques; ils me demandaient de faire des rapports bidons pour des gens censés avoir signé des cours.

Comme j'étais très intègre, j'ai envoyé aussitôt un "rapport de connaissance" à la Sea Org, en dénonçant le "crime" de mes supérieurs.

Dès que le Patron de l'Org (appelé CO pour 'officier commandant') l 'eût découvert, il m'assigna au RPF. Les règles du RPF avaient changé.

J'étais obligée de porter un chffon gris autour du bras, et personne n'avait le droit de me parler. J'ai donc passé mes journées en silence.

Il fallait nettoyer les salles de bains et toilettes, ad vitam aeternam. Puis décrasser le sol du bâtiment d'à côté, qui avait été inondé. Il y avait des rats, l'eau était dégoûtante, d'un vert sâle; c'était très humiliant.

J'en ai eu finalement marre. J'ai pris contact avec un des étudiants avec qui j'avais eu des contacts amicaux, et lui ai demandé de me faire sortir de l'org.

Il a accepté. Il s'appelait David; je suis resté quelques mois chez lui; on a eu une relation qui s'est encore soldée par le fait que je sois tombée enceinte. Je me suis arrangée pour un troisième avortement.

Je suis revenue de la clinique avec une hémorragie; j'étais vraiment mal. Cette nuit-là, David avait décidé de faire une boum; je me souviens que je pleurais dans le noir en me demandant ce que j'avais fait de ma vie.

Avec mon expérience d'ordinateurs, je me suis débrouillée pour avoir un travail chez un avocat, en bas de la ville; je prenais chaque jour le bus pour aller là-bas; ça a duré un an.

Les scientologues ont alors pensé que je pouvais revenir prendre des services d'auditing, mais il fallait que je rembourse en premier lieu ma "Dette de Déserteur", c'est à dire le coût supposé de toute l'audition que j'avais reçue en étant staff. Il fallait payer ma dette avant d'avoir droit à l'audition.

Pendant des mois, tout ce que je gagnais filait en sciento; j'ai payé les 3000 dollars, et la section "Ethique" m'a "nettoyé mon dossier"... (l'éthique, c'est le département sciento qui s'occuppe de punir.)

J'étais mal chez l'avocat, parce qu'une des femmes était très désagréable avec moi. J'ai lié une amitié avec le représentant d'IBM qui venait souvent s'occuper de notre machine.

Il m'a dit qu'IBM cherchait des jeunes pour travailler à Atlanta. Je n'ai donc pas donné tout ce que je gagnais pour la sciento, j'ai gardé de quoi acheter une Volkswagen jaune d'occasion, pour pouvoir au moins voyager.

Je suis partie à Atlanta et j'ai bossé pour IBM pendant six ans, dans une équipe qui préparait des logiciels pour les industries; c'était carrément ennuyeux. Il y avait un petit centre de scientologie à Atlanta, mais leurs cours n'étaient pas assez avancés pour mon niveau.

C'était ce qu'on appelle une Mission, qui délivrait surtout des cours et services d'introduction en sciento. Les gens allaient ensuite à Miami ou en Californie pour la suite du programme.

Mais je restais en contact avec eux; Washington m'appelait souvent, ou Los Angeles; ils me demandaient de l'argent. Je voulais encore "devenir Claire"; je savais qu'il me faudrait des milliers de dollars, et j'en envoyais autant que je pouvais.

Je tenais à rester dans leurs bonnes grâces; l'argent allait sur mon "compte de Clair" à Los Angeles.

Pendant mes années chez IBM, l'occulte m'obséda. C'était tout à fait défendu par la sciento, mais je m'y intéressais quand-même.

J'ai dévoré des livres d'Edgar Cayce [auteur qui lisait les vies antérieures de ses patients, ndt] et avalé les histoires sur les vies antérieures. J'ai cherché des gens qui pourraient me faire participer à l'occulte.

Un ami m'a appris les horoscopes; j'en ai fait pour tous mes amis chez IBM, aux repas, ou durant les arrêts de travail. Je cherchais et fréquentais des médiums; je me souviens de l'un d'entre eux, qui m'avait prédit une vie solitaire.

Un autre m'a reçu dans son petit local en bas d'une rue commerçante; on s'est assis et il m'a parlé trois heures durant; finalement, sa voix m'a prise et j'ai fini par sortir de mon corps.

Dès que c'est arrivé, il s'est arrèté de parler, m'a souri, et m'a dit que je pouvais partir. C'était très bizarre. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main dans le domaine de l'occulte, du Jeanne Dixon, du Ruth Montgomery, du Jane Roberts; je fréquentais les librairies New Age et leurs ateliers.

Je savais qu'il me fallait quelques conseils, car j'étais encore gènée par les angoisses; un copain m'amena chez Jim Smith, thérapeute de "Cri Primal".

J'allais lui rendre visite; il me faisait m'étendre par terre et hurler. Il mettait de temps en temps ses mains sur mon ventre, en appuyant fermement, pour me faire crier ou pleurer.

Je suis allée en séances de groupe, où des tas de gens étendus sur le sol criaient et pleuraient.

Je dois dire en faveur de Jim qu'il essaya de me dissuader de la sciento, mais j'étais toujours scientologue au fond de moi, et je savais que ce n'était qu'affaire de temps pour rentrer faire mes niveaux "OT" à Los Angeles.

J'ai eu des relations à Atlanta avec un Jim R., vendeur d'avions; l'ennui, c'est que tout le temps qu'on a été ensemble, il n'en a pas vendu un seul.

On vivait surtout de ma paie, ou de ce qui en restait après mes paiments à la sciento. On était logés gratis au sous-sol de la maison d'un ami médium.

Une fois, il avait essayé de me mettre en transe et m'avait fait une passe des mains; mais la transe n'avait pas duré. Les trois enfants de Jim venaient pendant le week-end et dormaient sur les fauteuils de la pièce; je les aimais beaucoup et j'aimais leur consacrer du temps.

J'ai aussi loué un piano et pris des leçons d'un vieux professeur d'Atlanta, M. Powell Everhart.

Quand il sut que j'étais scientologue, il cessa de me donner des leçons après avoir constaté qu'il ne pouvait pas m'ôter ça de la tête.

Jim était sous pression dans son affaire d'avions; il a fini par faire une déprime, il devint irrationnel,et commença à me suivre dans la ville avec un révolver. J'ai eu peur et je suis partie, craignant qu'il ne me tue.

J'ai donné mon préavis à IBM, pris ma Volkswagen jaune, et je suis rentrée chez moi dans le Wisconsin, où mes parents habitaient toujours.

J'étais décidée à retourner à Los Angeles; j'avais économisé dans les 20000 dollars et je voulais être claire.

Je suis allée à la poste de Madison, j'ai pris les numéros de téléphone des sociétés informatiques à Los Angeles, et envoyé des Curriculum Vitae..

Une des sociétés m'a répondu; ils voulaient que j'aille les voir pour entretien. J'ai filé là-bas et eu le travail. Je suis revenue chercher mes affaires; j'étais excitée: cette fois, ça marcherait! Mon rève allait se réaliser: je serais claire!

Chapitre 9
MARIAGE
Je revenais à Los Angeles. L'avion piquait au travers de la même purée de pois. Je suis allée me présenter à mon patron; tout ce dont je me souvienne, c'est que mon chef s'appelait Jerry.

La société faisait de la programmation chez de petits clients. Je me suis fait un ami, Don Wakefield, et nous avons créé notre propre affaire. On pensait pouvoir faire aussi bien que Jerry.

Le "Wakefield Systems Consultants" était né; on travaillait dans l'appart de Don, dans le centre ville. On passait le plus clair de notre temps ensemble, ça nous "rapprocha" bien vite.

Ce fut d'autant plus facile que je ne connaissais personne à Los Angeles, sinon Mario, toujours aussi occupé au Centre des Célébrités.

Je suis allée voir l'Org Avancée à qui j'avais versé de l'argent et j'ai demandé quand je pourrais commencer mon cours de Clair. Il y avait encore un nouveau règlement pour les clairs.

Hubbard avait découvert que certaines personnes étaient "naturellement claires", si bien qu'on vérifiait simplement si elles l'étaient, avec l'électromètre.

On m'a vérifiée, et à ma surprise, on m'a dit que j'étais claire! Ils m'ont dit que c'était vraisemblablement au moment où j'avais eu ma cognition de clair que ça s'était passé, lorsque j'avais eu cette exéprience en allant chez Mario, des années avant... J' étais donc claire depuis tout ce temps-là...

On me donna un numéro de Clair, et je pus attester le jour même. Je pouvais donc démarrer tout droit les niveaux OT, mais je devais quand-même faire le cours de Solo, pour être en mesure de m'auditer sur les niveaux OT.

Je n'ai pas pu commencer de suite. On avait démarré notre affaire, Don et moi, et on a eu des tas de clients; on travaillait sept jours sur sept du matin au soir pour tout finir. J'ai laissé la sciento de côté, parce que j'étais responsable de notre clientèle et de l'affaire.

Don et moi, on était inséparables; on a bien vite vécu ensemble; je trouvais bien que certaines choses ne collaient pas, mais je ne m'en suis pas inquiétée sur le moment.

Entre autres, il était d'une propreté compulsive; il fallait tout ranger par couleur dans les armoires; plier les choses selon certains rituels, nettoyer les tables en verre de la salle de séjour quotidiennement...

On sortait souvent au restaurant, surtout dans les restos mexicains, parce qu'il aimait leur nourriture. Il s'offrait d'énormes cocktails, mais j'avais observé que lorsqu'il avait bu, sa personnalité changeait. Lui, généralement amusant, devenait amer.

On se disputait quand il avait bu. J'ai appris plus tard que son père était alcoolique, mais j'étais très ignare à ce sujet et n'en connaissais pas les signes avant-coureurs.

On a brusquement décidé de se marier: nous étions de toute façon toujours ensemble. Le mariage fut programmé chez nous, Mario ferait le "service" ("céramonie religieuse scientologue).

Ce serait un mariage scientologue. Seuls les amis étaient invités.

Mes parents et ma soeurs sont venus à Los Angeles en avion, car le mariage eût lieu en Novembre.

Je me souviens de Maman m'emmenant manger juste avant la cérémonie, et me demandant si j'étais bien sûre de ce que je voulais faire...

Elle savait d'instinct que quelque chose ne collait pas. Moi aussi, mais j'ai ignoré les panneaux danger, en particulier les disputes quand Don avait trop bu.

Nous sommes allés à la Mairie légaliser le mariage; la nuit précédente, papa nous a tous emmenés dans un des restaurants chics de Los Angeles; j'ai pris de la dinde rôtie - ça convenait assez à la situation, parce que j'allais être cuite!

Le champagne fut sabré... l'erreur! une fois tout le monde parti, Don et moi eûmes une des pires disputes que nous ayions eues...

Je ne sais même plus à quel propos; je suppose que c'était une façon de démarrer le mariage. Le seul bon morceau de tout ça, c'était nos relations sexuelles; on allait bien au lit; le reste, c'était l'enfer.

J'avais épousé quelqu'un du genre de papa, quelqu'un qui ne m'aimait même pas. Don était très conscient de sa petite taille.

Petit, il voulait que je porte des chaussures à talons plats; comme il était également chauve, il voulait avoir un chapeau ou quelque chose sur la tête.

Une fois, je lui ai fait tomber son chapeau pendant une grosse dispute dans le garage; il m'a frappée, et je suis tombée dans les pommes sur le sol; j'étais seule quand je suis revenue à moi.

Il a commencé à me trouver de plus en plus de défauts; je ne faisais rien à son goût; j'étais trop grande, pas assez propre, et je n'étais pas fichue de plier le linge comme il voulait.

On s'arrangeait pour s'occuper quand-même des clients; je ne crois pas qu'ils se soient rendu compte de notre mésentente.

Nous avions des voisins qui ne faisaient pas mieux; on entendait leurs colères de l'autre côté des cloisons.

Le jour de Noël, il y eût un coup de feu, le SAMU arriva et emmena le type sur une civière. Il s'était suicidé. Une année passa. On travaillait la plupart du temps. Don ne pouvait avoir d'enfants, à cause d'un problème génétique, si bien que je n'avais pas de problèmes pour ne pas tomber à nouveau enceinte.

Nous avions un client à Kansas City; il a fallu aller arranger son installation; on a bossé sept jours d'affilée; je craignais les retombées de la tension sur notre relation. Dans l'avion du retour, Don s'est saoûlé au vin.

Je suis allée dire à l'hôtesse de ne plus rien lui donnner, elle n'en a pas tenu compte.

Comme l'aéroport de Los Angeles était sous le brouillard, on nous a déroutés à une heure de là; on a dû attendre dans l'avion qu'un bus nous emmène en ville. Don était ivre et de sale humeur.

Il a demandé au pilote de le laisser sortir, en faisant une vraie comédie; je faisais semblant de l'ignorer.

Il m'a demandé de lui donner les clés de l'appartement - il avait oublié les siennes, mais j'ai refusé, pensant que je serais à Los Angelès avant lui.

Ils finirent par le faire descendre de l'avion. J'ai attendu les bus, et suis rentrée chez nous vers trois heures du matin; il m'y attendait.

Une fois entrés, il m'a frappée, je suis tombée sur l'angle du piano, puis il a remis ça et m'a mise KO.

Quand je suis revenue à moi, il était dans la chambre et je me suis couchée.

La dispute a continué au lever; on était dans la cuisine et il a recommencé à me battre; j'ai contré, ce qui fut la grosse erreur: ça l'a rendu encore plus méchant.

Il m'a poursuivie, je me suis enfermée à la salle de bains. J'ai commencé à hurler: je savais qu'il allait me tuer.

Mes hurlements l'ont gèné pendant quelques instants, si bien que j'ai réussi à aller jusqu'à la porte de l'appartement, puis à sonner chez le voisin et j'ai demandé qu'il appelle la police; j'y suis restée jusqu'à leur arrivée.

C'était vraiment moche; le temps qu'ils arrivent, j'étais couverte de bleus et de coups; la police a emmené Don sous bonne garde, et m'a amenée au commissariat pour prendre des photos de mes coups; ensuite, direction l'hopital parce qu'ils craignaient que j'aie une fracture du crâne.

On m'a libérée de l'hopital le jour même, après radios; il n'y avait pas trop de mal. J'ai appelé mes parents dans le Wisconsin depuis ma chambre et leur ai raconté l'affaire.

Papa m'a dit qu'il m'aiderait pour le divorce, et il l'a fait en m'expédiant 1200 dollars pour l'avocat. Don a passé trois jours en prison.

Quand il en est sorti, il était livide. C'en était fini du mariage. Ce qui surprend, c'est qu'on ait encore travaillé six mois ensemble parce qu'on se sentait engagés envers nos clients et qu'il a fallu tout ce temps pour achever le travail.

Il était convenu qu'une fois terminés les rapports sur ce que j'avais fait, je partirais.

Ces six mois furent l'enfer, on ne se parlait pratiquement plus. J'étais vraiment effondrée par ce divorce. Je pensais que c'était de ma faute; je me sentais très mal de cette violence engendrée, et je me croyais aussi responsable que lui.

Au bout des six mois, je ne pouvais aller qu'en scientologie. J'ai déménagé au Centre des Célébrités qui se trouvait alors dans la vieille maison Hearst, sur la rue Franklin. On m'a donné une petite chambre avec un petit loyer.

J'ai commencé la traque à l'emploi, et trouvé un job de cadre informatique dans un cabinet d'avocats du bas de la ville.

J' y ai passé une année agréable, mais ils ont découvert que j'étais scientologue et m'ont virée. Je suis arrivée un jour au boulot: mon remplaçant était à mon bureau. J'ai trouvé que c'était aussi bien comme ça.

Maintenant, je pouvais aller faire mes niveaux OT.

Je me suis de plus en plus impliquée en sciento; quand je n'étais pas sur le cours de Solo, j'aidais bénévolement le G.O. -[ Office du Gardien, 2ème personnage de la secte, les services secrets], le GO était au complexe des Cèdres (ancien hopital général de la ville racheté par la sciento, ndt).

Le GO, c'est la branche qui s'occuppe des activités clandestines et des procès. Onze scientologues avaient récemment été emprisonnés suite à infiltration de L'IRS (Internal Revenue Service, le fisc américain) et au vol de dizaines de milliers de documents. L'office du Gardien de Los Angelès préparait le procès.

La Sciento avait engagé des détectives privés pour enquèter sur la vie de tous les avocats ou juges désignés pour poursuivre la scientologie.

Je prenais les informations qu'ils ramenaient pour en faire des dossiers à utiliser contre les avocats. La sciento s'intéressait particulièrement aux affaires de sexes et de perversions ou aux infidélités pour faire chanter les avocats.

Je devais marquer ces passages en rouge. Un des avocats sur qui j'ai fait un dossier s'appelait Raymond Banoun.

Un jour, il y avait une réunion de l'Office du Gardien à laquelle je participais. Le sujet, c'était Michael Messner, un ex-scientologue qui avait trahi en allant porter les matériaux secrets de la sciento au FBI.

Les scientologues s'étaient débrouillés pour le prendre et le garder dans une chambre de motel dans la banlieue de Los Angeles. Le plan envisagé consistait à l'emmener en mer, et lui filer un "deep-six", autrement dit, à le noyer.

Ca aurait été fait, si Michael ne s'était pas arrangé pour s'évader cette nuit-là par la fenètre des toilettes, d'où il est allé ensuite se réfugier au FBI. Nul n'a plus entendu parler de lui ensuite.

L'autre problème de la réunion, c'était : "que faire de Paulette Cooper", écrivain qui avait publié un livre très critique sur la secte.

C'était l'une des personnes les plus craintes par la scientologie, une "personne suppressive" (un ennemi de la sciento). La décision était également de la tuer, mais on n'a pas abordé les détails lors de la réunion.

J'ai entendu ensuite qu'un homme, déguisé en livreur de fleurs, avait débarqué un jour chez Paulette Cooper; mais c'était sa cousine qui avait ouvert ; il l'avait confondue; le type lui a appuyé le canon sur la tête, mais l'arme s'est enrayée et elle n'a rien eu.

C'est simplement une rumeur, j'ignore si elle est fondée. Je sais que Paulette a été harcelée par la scientologie des années durant, et qu'ils ont fini par faire un arrangement en justice.

Je ne pensais rien de ces plans macabres : je croyais que la devise sciento "Faire le plus grand bien au plus grand nombre de dynamiques" devait être accomplie, autrement dit, qu'il fallait tuer ces gens pour protéger la sciento et l'avenir de l'humanité: la fin justifiait les moyens: mon cerveau était lavé au point d'admettre ça.

Le Cours de solo n'avait guère changé depuis que j'en étais partie; j'ai dû relire ces mêmes bulletins sur les GPMs et les "implants d'Hélatrobus", mais je me suis forcée à comprendre du mieux que je pouvais.

Je m'auditais moi-même sur l'électromètre, en tenant ce qu'on appelle une "boite solo" d'une main, et le stylo de l'autre pour prendre des notes. [habituellement, il y a deux électrodes qui sont des boites de conserve; mais en "solo", on met ces boites ensemble avec un isolant électrique entre les deux, ndt]

J'eus bientôt fini le Cours Solo; j'étais fin prète pour les niveaux OT. Je dois dire ici qu'il y a tout un mystère entretenu en scientologie autour de ces niveaux supérieurs secrets, en particulier au sujet de "OT III", au cours duquel on est supposé apprendre le grand secret de cet univers, secret enfoui depuis des millions et des millions d'années.

Bien entendu, Hubbard l'a découvert! Une part de mystique concerne le danger renfermé dans ces niveaux... Comme le dit Hubbard dans un des bulletins; "Parcourir des GPMs peut s'avérer mortel."

Les niveaux OT sont tout à fait confidentiels. On conserve tous les matériaux fermés à clés dans un attaché-case accroché par une lanière au bras.

Même les couples n'ont pas le droit de s'en parler quand ils sont au même niveau. On disait que si l'on parlait du contenu avant d'avoir achevé le niveau, on pourrait mourir de pneumonie. Je n'ai douté de rien, comme d'habitude.

Hubbard l'avait écrit: c'était donc vrai. Mais j'étais prète pour tenter l'aventure. J'acceptais le risque. Que je vive ou que je meure en tentant ça, je serais OT!

Chapitre 10
LE MUR DU FEU
Le concept des niveaux "OT" (Thétan Opérant) importe énormément en scientologie car ce sont les promesses avancées pour ces niveaux qui motivent beaucoup de scientologues à demeurer en sciento et à travailler leur progression sur le "Tableau des Grades", connu aussi sous le nom de "Pont vers la Liberté Totale".

Le concept de l'OT est similaire à celui d' Ubermensch (surhomme) utilisé par Hitler, le genre "race aryenne au dessus de tout".

Dans la cosmologie-saga scientologique, au début de l'univers, nous existions en tant que thétans, dotés de pouvoirs psychiques surpuissants.

Au cours du temps, nous nous sommes de plus en plus impliqués dans l'univers physique, qu'Hubbard nomme le MEST (initiales anglaises de Matière, Enérgie, eSpace et Temps), et nous avons donc perdu nos aptitudes en nous engageant dans des corps physiques; nous avons aussi été assujettis à des méthodes avilissantes électroniques connues sous le nom "d' implants".

Arrivée de la Scientologie.

Pour la première fois dans l' histoire de l'homme Hubbard a promis à ses adeptes qu' une solution existait pour restaurer les anciennes aptitudes surhumaines, connues en sciento sous le nom "d'aptitudes OT".

Les niveaux OT, et les gens qui les font, sont extrèmement respectés par ceux qui en sont encore aux "grades inférieurs".

L'effroi mystique qu'inspirent les OTs en scientologie correspond à peu près au respect des débutants en université envers les Titulaires des Chaires, avec en plus une connotation de respect religieux.

J'allais donc pénétrer le saint des saints de la scientologie. Je pris dans ma sacoche les matériaux d'OT I à l'organisation avancée.

Les instructions disaient d'aller dans une place encombrée de gens; j'ai donc pris le bus vers une promenade fréquentée et j'ai lu mes instructions. Il n'y avait qu'un seul commandement: "Localise une personne".

Il fallait répéter jusqu'à ce qu'on fasse une cognition. J'ai pris la promenade, localisé des personnes pendant une heure environ, et j'en arrivai à la conclusion que j'étais une personne unique, qu'aucune autre n'était comme moi sur la planète.

Je suis rentrée à l'AO (Organisation Avancée) , directement chez l'examintaeur pour attester, puis j'ai fait passer mon dossier au C/S. J'ai attendu anxieusement dans la salle.

Peu après, on m'a dit que j'avais atteint OT I. J'avais payé 2750 $ pour ça.

OT 2, que j'ai démarré le lendemain, était nettement plus compliqué, et coûtait 5225 $. Sur OT II, on est censé parvenir à "l'aptitude à confronter la Piste Entière" (la Piste Entière des évènements du passé, ndt).

OT 2 prépare à OT III, où l'on fera face au Mur du Feu, et où l'on apprendra "Le plus Grand Secret de ce Secteur de l' Univers".

En auditant OT II, je m'aperçus qu'il fallait encore auditer des implants, en voici quelques-uns: - Le GPM électrique -

Le GPM Tocky

- Le GPM du "Grand Etre"

- le GPM Maison

- Le GPM Psycho

- Le GPM Banqué

- La flèche

- Le bâton double

- La femme

- La sphère Blanche-Noire

- Le Froid-Chaud

- La Foule dansante

- Le GPM fondamental

- Le GPM du Corps,

et bien d'autres encore.

Chaque implant est détaillé dans les bulletins. Je devais m'asseoir et faire réagir chacun de ces éléments en les lisant à voix haute, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de réaction d'aiguille.

C'était long et ennnuyeux. Les descriptions de ces incidents n'avaient guère de sens, mais je n'en étais pas à douter d' Hubbard.

Après tout, il devait savoir... Par exemple, le GPM "Foule dansante" est décrit comme suit: "La durée est de 7/8e de seconde. Il y a un mât; on est attiré par le mât. L'incident consiste à être attiré et détaché de ça. La danse vient après l'incident; c'est une foule qui danse autour en chantant. En le parcourant, prètez garde aux paroles chantées."

Je me suis débrouillée pour faire le niveau.

J'avais trop investi pour me poser encore des questions. Les centaines d'heures de TRs (exercices) m'avaient transformée en "Rondroïde", un scientologue robotique et sans idées personnelles.

Si Hubbard m'avait dit de me tuer, je l'aurais vraisemblablement fait.

C'est dur d'expliquer ceci à quelqu'un qui n'a pas passé par la secte; mais il y a un moment où vous ne vous posez simplement plus de questions. Vous êtes devenu une sorte d' otage psychologique de la secte.

Le troisième niveau OT est OT III.

Connu sous le nom de Mur du Feu chez les scientos.

C'est celui que j'attendais le plus impatiemment, car c'est là qu' Hubbard a promis le plus grand secret de ce secteur de l'univers.

Selon Hubbard, c'est ce secret qui est cause de la dégradation actuelle de l'homme. Une fois que vous l'avez appris, vous comprendrez le monde actuel et les raisons pour lesquelles il est ainsi.

Quand j'ai démarré OT III, j'avais un appartement dans la banlieue de Studio City, où j'avais une relation chaude avec un architecte-scientologue, Lee Cambigue.

Le grand jour, il me proposa de venir avec moi me donner un coup de main en cours. J'en fus très heureuse, parce que je craignais ce qui m'attendait.

Il m'a demandé si j'avais peur, en y allant. J'ai dit que oui. On m'a passé le dossier secret dans un classeur marron et on m'a enfermée dans le pièce où s'enseigne OT III.

J'ai ouvert et commencé ma lecture: "Le dirigeant de la Confédération Intergalactique (les 26 planètes alentour de grosses étoiles visibles d'ici, fondée il y a 95 millions d'années) a résolu le problème de surpopulation (il y avait 250 Milliards de gens par planète, à peu près; la moyenne étant de 178 milliards); il a fait ça par implantation en masse. Il a fait amener les gens sur Teegeeack (la terre) et a mis une bombe H dans les principaux volcans (Incident 2). Les gens du Pacifique ont été menés à Hawaï, ceux de l'Atlantique à Las Palmas, et on les a "empaquetés, mis en paquets". Son nom était Xenu. Il se servait de renégats. Diverses données trompeuses ont été mises dans ces implants grâce à des circuits électroniques, etc. Lorsqu'il en eût fini, des Officiers Loyaux le capturèrent après une bataille de six ans et le flanquèrent dans un piège électronique au sein d'une montagne où il se trouve toujours. "Ils" sont partis. Cet endroit (la Confédération) est devenu un désert depuis. La durée et la brutalité furent telles que la Confédération ne s'en est jamais remise. L'implant est calculé pour tuer (pneumonie) toute personne qui tente de le résoudre. Ce risque est éliminé grâce à la technique que j'ai élaborée. En Décembre 1967, je savais qu'il fallait que quelqu'un le fasse. J'ai plongé, et je suis ressorti très secoué, mais en vie. Vraisemblablement le seul à y être parvenu durant ces 75 millions d'années. J'ai toutes les données, mais je vous passe uniquement celles dont vous avez besoin. Bonne chance" Hubbard s'explique davantage lors des bulletins suivants, dont la lecture est très ardue. D'autres étudiants lorgnaient vers moi pour connaître mes réactions et savoir si je pigeais. D'après Hubbard, un dictateur malaisant nommé Xenu a décidé de résoudre le problème de surpopulation de sa galaxie en rassemblant les gens, en les congelant et en les expédiant tels quels sur terre par vaisseaux spatiaux. On les déposait dans deux volcans, l'un à Las Palmas et l'autre à Hawaï, puis l'on déclenchait des explosions nucléaires qui soufflaient ces pauvres âmes dans la stratosphère où des "boucles électroniques" (des champs de force) les renvoyaient sur terre où on les "empaquetait" en "conglomérats" (des "clusters" d' âmes.) Une fois empaquetés, on leur faisait subir des "implants" contenant diverses scènes sur des écrans géants, puis on les laissait. Ainsi, selon Hubbard, le grand secret de l'univers, c'est que chaque personne n'est en fait qu'un assemblage de centaines (ou millions, ndt) de ces clusters déjà composés d'âmes empaquetées, nommées des BTs, c'est à dire Body Thétans ou "Thétans de corps".

En apprenant à auditer OT III, on apprend à communiquer télépathiquement avec ces entités et à leur faire "parcourir" l'explosion nucléaire et l'implantation survenues il y a 75 millions d'années.

Puis on libère ces entités, qui peuvent ensuite aller se chercher un corps pour elles-mêmes.

J'ai à peine entendu le superviseur annoncer l'heure du repas. J'en avais la tête chamboulée.

Je suis sortie avec Lee. "C'est tout? Le grand secret, c'est que je suis pas une personne seule?" ai-je dit à Lee. "T'as saisi! mais attends l'audition, tu vas planer!"

Pendant qu'on partait manger, j'ai ressenti un drôle de sensation: c' était comme si mon mental avait coincé, qu'il se soit arrèté; je n'arrivais pas à croire ce que j'avais lu, c''était trop invraisemblable.

Mais j'avais le cerveau trop lavé pour douter. Ma tête a calé, incapable de faire son travail.

C'est alors que mes symptômes habituels, mes crises d'anxiété terribles ont refait surface.

Je suis allée m'en plaindre chez l'examinateur, mais on m'a simplement dit de continuer mon niveau, que les symptômes partiraient.

On m'a dit que ces symptômes de "restimulation" (réactivation) étaient monnaie courante durant les niveaux OT. En scientologie, l'adage veut que "la voie pour en sortir, c'est la voie qui traverse". J'ai donc docilement suivi les instructions d'audition d'OT 3.

J'amenais ma petite table dans une salle d'auditing de l'org et je m'asseyais; mes feuilles à droite l'électromètre, mes "boites de solo" dans la main gauche, tout en manipulant du pouce les commandes de l'appareil pour garder l'aiguille sur le cadran et pouvoir y lire les réactions.

J'ai donc fermé les yeux comme les instructions l'ordonnaient, j'ai essayé de localiser une "entité" en cherchant les points du corps où se trouveraient des zônes de pression, ces zônes indiquant la présence d'entités.

Ca m'a effectivement surprise de trouver une pression sur le sommet du crâne. J'ai ouvert la communication télepathiquement avec cette entité; j'essayais de savoir comment elle s'appelait; si elle avait été implantée à Hawaï ou Las Palmas, en surveillant l'électromètre, qui donnait la réponse.

En théorie, l'entité contactée était celle qui donnait une réaction sur l'électromètre. Je guidai ensuite l'entité grâce à une série de questions complexes, l'amenant peu à peu vers l'explosion et l'implant.

Je fis cela jusqu' au moment où l'entité sembla moins pesante, que je la sentis libérée et que l'aiguille de l'électromètre "flotte".

Je venais de libérer ma première entité!

Il y eut alors un claquement électrique dans la salle; ça m'a surprise, et je ne sus que faire; je me suis souvenu des mots de l'examinateur "la voie pour en sortir, c'est celle qui traverse", et j'ai décidé de continuer.

Ces claquements électriques m'ont gènée longtemps en séance. J'ai continué des jours et des jours à auditer ces entités invisibles; j'allais porter mon dossier au C/S chaque jour et recevais les instructions pour la suite.

La frontière entre réalité et irréalité commença à disparaître chez moi. Autre chose contribua alors à l'irréalité.

Lors d'une interruption entre les séances, j'étais allée nager avec un autre étudiant du cours, Al. Il se trouvait à l'autre bout de la piscine, les bras sur le bord, moi sous l'eau, à l'opposé; brutalement, Al fut près de moi.

Je fis surface, et il se trouvait toujours à l'autre bout... il a commencé à rire.

Je lui ai demandé comment il s'y était pris, il m'a répondu que c'était en rapport avec les atomes. Laisse tomber, je lui ai dit. Je m'en fiche, mais ne recommence pas.

Cela ne fit que renforcer ma foi envers les pouvoirs d' OT 3.

Un soir, en partant de l'org avancée, j'ai ressenti une sensation spéciale. J'ai regardé alentour, et, comme lorsque j'allais chez Mario un soir, quelques années auparavant, les couleurs me parurent plus brillantes. Les étoiles étaient de vraies pointes lumineuses sur un ciel de velours. Euphorie. "Ca y est, me suis-je dit... j'ai fini OT III..."

Je suis passée chez l'examinateur; on m'a permis d'attester OT III. J'avais passé le mur du feu; j'en étais sortie indemne...

J'étais libérée de ces autres êtres.

J'étais seule dans mon monde, qui était beau et clair.

Je me suis réveillée le lendemain avec une fameuse migraine et un grosse crise de panique. Qu'est-ce qui ne collait pas, me suis-je demandé?

Je n'aurais pas dû, en principe, avoir ce style de réaction.

Je suis allée voir le Directeur des Auditions et lui ai expliqué mes symptômes. On a passé mon dossier chez le C/S (superviseur des cas).

On m'a fait faire un "entretien avec le Directeur des auditions", qui m'a dit que je "restimulais le niveau suivant"... que la seule chose à faire, c'était d'aller sur le niveau suivant.

J'ai demandé quoi. "Normalement, tu devrais aller sur OT IV, mais Hubbard vient d'introduire une nouveauté qu'on audite après OT III: cela s'appelle NED pour les OTs, c'est à dire la "Dianétique de l'Ere Nouvelle pour les OTs".

Il n'y a qu' à Clearwater qu'on délivre ce service pour l'instant. Clearwater, Floride, c'est le QG de la sciento; c'est là qu'on démarre chaque nouveauté des niveaux supérieurs. Coût du nouveau niveau: 16000 $.

Je suis rentrée avec Lee. Désespérée.

Mes symptômes ne cessaient d'empirer.

Le destin intervint; ma grand-mère est morte en me laissant de l'argent.

J'ai appelé Papa en lui disant que j'avais besoin de cet argent pour faire ce niveau et me débarrasser de mes crises de panique.

Maman est venue à Los Angeles; elle a fait de son mieux pour me dissuader de la secte, et répugnait à me donner le chèque. Mais Lee m'a aidée à la convaincre que c'était ce qu'il me fallait. Elle me l'a finalement remis.

J'avais les sous; je pouvais filer à Clearwater faire mon niveau NED pour OTs. J'ai pris l'avion en Novembre 1979, juste avant mon anniversaire, à la poursuite de la "liberté totale" promise par Hubbard.

J'avais placé d'immenses espoirs dans ce niveau. Il fallait qu'il marche.

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Chapitre 11
DEBARQUEE !
Ayant pris un vol de nuit, j'ai débarqué en Floride à six heures du matin. Un break m'emmenait vers Clearwater.

J'ai vu l'eau claire et transparente de la baie, et ressenti une sorte de paix. Clearwater est un peu la Mecque des scientologues.

L'ensemble des bâtiments se trouvant au bas de la ville est connu des scientologues sous le titre de "Flag Land Base", la "Base à Terre de Flag", Flag signifiant Etandard, car il s'agit de l' étandard d' Hubbard lorsque les navires ont été abandonnés au profit de ce nouveau quartier général permanent.

Le bâtiment principal est l'Hotel Jack Tar, dont les toits rouges dominent Clearwater; c'est l' un des points de repère de la ville. On m'a donné une chambre à l'hotel, et j'ai eu les entretiens préliminaires à mon "NED pour OTs".

On m'a donné un auditeur, Jill. A ma déception, j'ai appris qu'on allait encore auditer des entités, des Thétans du Corps, des Clusters...

Hubbard ayant "découvert" qu'une catégorie de ces entités ne réagissait pas à l'audition ordinaire d'OT III...et qu'il fallait s'en débarrasser par d'autres méthodes. Les séances ne marchaient pas, je ne faisais pas de progrès.

J'ai commencé à m'en plaindre au C/S, car à 800 dollars de l'heure (en 1979, cela faisait près de 8000 F/h, ndt)... On m'a donné une série de "revues" supposées arranger ça.

En attendant, pendant que je n'étais pas en séance, j 'aidais bénévolement au bar (sans alcools) de la salle de restaurant; j'y préparais des mélanges de jus exotiques pour ceux qui venaient se reposer là entre leurs séances.

Arrivée en Novembre 79, on bataillait encore en Janvier 1980; rien n'allait. Lorsque l'auditeur me demandait de fermer les yeux et de chercher, je ne trouvais rien du tout; je n'étais pas fichue "d' extérioriser".

Je disais que la tech ne marchait pas. Autant proférer les pires imprécations envers le maître du monde! on ne devait jamais dire ça sur la "tech" d'Hubbard. Je me sentais vraiment honteuse quant à l'argent dépensé; 16000 dollars filaient, et j' étais de plus en plus désespérée.

J'ai commencé à craquer. J'avais d' horribles cauchemars .

Je me suis souvent réveillée en hurlant, au point de réveiller d'autres gens; je ne me lavais même pas convenablement; et j'avais l'air de plus en plus négligé.

Je suis allée voir un ami du "GO" (services secrets de la secte, ndt), Hugh Wilhere, pour lui dire que j'avais envie de tout reprendre à zéro. Il en a déduit que je risquais de me suicider.

Vers cette période, une suissesse s'était suicidée en se jetant à l'eau près de l'org; les articles dans le journal n'avaient pas fait de bien aux relations publiques de la sciento: la plupart des gens de Clearwater étaient déjà hostiles, quoi qu'il en soit.

Le GO sut donc que j'allais mal; et ils craignirent que je ne devienne une source d'embarras auprès de la population de Clearwater.

On m'a donc fait rester dans ma chambre. Un garde restait à la porte. Je n'ai rien demandé.

On m'amenait mes repas, je pensais qu'ils m'enverraient peut-être "de l'autre côté de l' Arc-en-ciel", pour qu'on arrange mon cas...

Finalement, une nuit, les staffs du Bureau du Gardien (GO) accompagnés de mon auditeur vinrent me voir et me renvoyèrent de Floride.

J'ai compris ce que ça voulait dire. J'étais "débarquée"; j'ai supplié en pleurant qu'ils changent d'avis, ça n'a servi à rien.

J'étais trahie, en colère.

J'avais donné ma vie à la scientologie, et ils allaient se débarrasser de moi ainsi?

Le lendemain matin, ils m'ont mise dans un break et m'ont demandé de prendre un billet pour n'importe où, du moment que c'était hors de Floride.

J'ai appelé mes parents pour savoir s'ils seraient à la maison, et leur ai dit par quel avion j'arriverais. Le garde m'a accompagnée en avion; je ne me rappelle pas de grand chose quant au voyage: j'étais en état de choc.

J'étais soucieuse: non seulement on m'exilait, mais je partais avec un "niveau supérieur pas achevé", ce qui , pour un scientologue, signifie qu'on peut mourir en quelques jours.

Quand j'ai atteri, le garde a disparu.

J'ai fini par trouver Papa à l'aéroport; il avait un air gèné et ne savait que dire. La fille prodigue rentrait une fois de plus chez ses parents.

On est rentrés dans la banlieue de Madison. Je voyais la neige de Février tomber par la fenètre, et j'étais dans le même état de choc qu'à la mort accidentelle de Bill, une vingtaine d'années avant.

Que faire? Au début, ce fut surtout une bagarre pour rester saine d'esprit: l'angoisse était énorme, au point que mes parents m'amenèrent aux urgences à l'hopital.

J'ai essayé d'expliquer la scientologie, mais je parlais encore le scientologais, leur jargon, et le médecin a dû croire que j'étais en crise psychotique. Mais on ne m' hospitalisa pas: je reçus de l'ativan, un tranquillisant. Je découvris très surprise que ces médicaments pouvaient me soulager.

Je me rationnais, n'en prenais que lorsque l'angoisse devenait intolérable. J'avais l'impression de déchirement du mental.

Pour essayer de redonner un sens aux choses, j'ai pris un immense puzzle représentant un château de Bavière, je le faisais dans la salle de séjour: ça semblait thérapeutique.

Un peu comme rassembler les pièces de mon mental... J'ai accepté de voir une assitante sociale sur l'insistance de Maman, dans une clinique psychiatrique proche; je refusais le psychiatre lui-même, puisque la scientologie l'interdisait formellement, mais n'ayant rien lu quant aux assistantes sociales, j'ai accepté ce compromis.

J'ai essayé de lui expliquer tout cela - mais elle n'avait visiblement aucune référence sur ce type de vécu, si bien que je me sentis frustrée.

Quand j'avais quitté Clearwater, on m'avait donné une "facture de désertion" supplémentaire de 8000 dollars, si bien qu'il fallait que je fasse de l'argent. J'ai trouvé un job de serveuse au restaurant proche de chez mes parents.

Pendant des semaines, j'essayai de faire le tour du pâté de maisons près de chez eux, mais j'étais forcée à faire demi-tour à peine au tiers du chemin: j'avais trop peur pour faire le tour complet!

Il m'a fallu un an pour maîtriser cette minuscule gageure. Je suis devenue suicidaire; il a fallu m'hospitaliser plusieurs jours, mais le psychiâtre n'a pas non plus compris les effets ressentis après douze années de secte en scientologie, je n'arrivais pas à lui expliquer.

J'avais l' impression de débarquer d'une autre planète, j'essayais d'expliquer ça partout, personne ne comprenait, ça me frustrait et m'énervait. Je continuais à écrire des lettres à Flag pour qu'ils me reprennent: chaque réponse, faite avec tact, me refusait. J'ai fini par me mettre en colère: je crois que c'est qui m'a sauvée.

Au bout d'un an passé chez mes parents, j'avais trouvé un petit appart pratique tout près de chez eux.

Un soir, j'ai commencé à penser qu'il me faudrait appeler un avocat bostonien actif contre la scientologie. Il s'appelait Michael Flynn.

L'appeler fut un immense pas en avant, parce que je savais qu'on me considérerait comme "une personne suppressive" en secientologie, et que mon âme serait damnée pour les trillions d'années à venir.

C' est ce que je pensais. Il y avait donc une lutte intérieure; une colère s' opposant à la programmation scientologique. C'est la colère qui a gagné.

J'ai appelé Michael Flynn. Il douta d'abord de moi au téléphone, mais accepta de m'envoyer quelques pièces sur la secte.

J'étais d'accord pour les lire, bien que je sache que ce serait un autre acte suppressif de ma part. J'ai commencé à lire des livres sur les sectes, les autres sectes; pas encore prète pour en lire contre la scientologie.

J'allais en librairie, je les prenais. J'allais aussi dans une bibliothèque catholique qui en avait. J'ai quitté mon job de serveuse, et j'ai passé mes journées à les lire, de huit heures du matin jusqu'à très tard le soir.

J'ai lu un livre écrit par la mère d'une fille partie chez les "Enfants de Dieu"; dans ce livre, quelque similitudes avec la scientologie m'ont frappée; j'ai continué. Les données de Michael Flynn sont arrivées, j'ai commencé à lire des articles critiquant Hubbard et la scientologie.

L'un des documents soulignait les différences entre ce qu' Hubbard nous racontait de son passé et la réalité; c'est ce qui m'a le plus impressionnée, car cela signifiait qu'il mentait.

Le type en qui j'avais cru toutes ces années durant n'était qu'un menteur. Ce fut la première brèche dans mon armure. Plus je lisais, plus j'étais anxieuse. J'ai commencé par vouloir me suicider.

Un jour, je me souviens avoir tourné dans Madison, en cherchant comment y parvenir.

J'ai finalement pris un téléphone et j'ai appelé l' hopital.

J'ai expliqué du mieux que j'ai pu ce qui se passait. Ils m'ont beaucoup aidée; il y avait un prêtre qui savait pas mal de choses sur les sectes, disaient-ils, est-ce que je pouvais venir discuter avec lui?

J'y suis allée; j'ai rencontré le Père Steve Smith, et, à mon étonnement, il comprit tout ce que je disais! Il se rendait compte que j'étais en crise, à un tournant, que j'avais besoin d'aide.

Il m'a amené chez des gens qui avaient un fils chez les Moonistes; ils m'ont gardée pour la nuit, m'ont aidée pendant la crise. Je me souviens de la femme, me tenant simplement toute la nuit, tentant de calmer mon âme effrayée. J'ai dormi tranquillement et suis rentrée chez moi ensuite.

Le Père Smith a continué à me voir; il m'a présentée à un professeur d'université, Vern Visick, qui savait pas mal de choses sur les sectes.

Ces deux personnes sont devenues mes seuls liens avec l'équilibre mental au cours des semaines suivantes; je les ai beaucoup rencontrées. Vern est vraiment devenu un ami et m'a énormément aidée en ces temps difficiles.

Un jour, j'ai pris un livre parlant du christianisme dans une bibliothèque; peut-être un rappel du temps passé chez mes grands-parents dans le Dakota?

Je l'ai lu chez moi, il était de Hal Lindsay. C'était "La Grande Planète Terre", ça parlait de Jésus.

Cette nuit-là, j'avais le choix: Jésus ou L. Ron Hubbard. Ils ne pouvaient pas être Dieu tous les deux.

Pour une raison quelconque, j'ai choisi Jésus, et un miracle est survenu aussitôt: je suis sortie de mon état hypnotique!

Surprenant; je me suis simplement réveillée, debout dans la pièce... avec l'image d'une ampoule qui brille.

J'ai brusquement réalisé que j'avais été hypnotisée douze ans durant; je savais que la scientologie se trompait, que j'avais été roulée.

Nous étions le 4 Juillet (Fète de l'Indépendance).

Je suis sortie de l'appartement, je me suis assise contre un mur dehors; je pensais. La seule émotion ? : la colère. Je ne pouvais pas croire que ça me soit arrivé. J'étais enfin "dehors".

Je savais que je n'y retournerais jamais. Je n'irais jamais plus en Scientologie. Principalement, je m'étais déprogrammée moi-même, en lisant.

J' ai dit à Vern et au Père Smith ce que je venais de décider, ils furent vraiment enchantés.

Je ne l'ai pas vraiment dit à mes parents: je ne savais s'ils me croiraient, s'ils comprendraient.

Mais j'étais vraiment sortie de la scientologie. Après douze longues années, j'étais enfin dehors.

Et je n'ai jamais regardé en arrière.

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Chapitre 12
RETOUR EN FLORIDE
Je savais qu'il me fallait agir sur ma colère. Je me sentais comme violée, mentalement, émotionnellement, spirituellement et financièrement.

Je voulais récupérer mon argent. J'estimais avoir mis plus de 60 000 dollars (environ 5 à 600000 F de l'époque) pendant ces douze années.

J'ai appelé Michael Flynn à Boston et lui ai dit vouloir porter plainte.

Il fut de nouveau très méfiant, car il s'était déjà fait avoir auparavant, et faisait très attention lorsque d' anciens membres voulaient porter plainte.

Il m'a demandé de lui écrire une lettre détaillant mon passé dans la secte. Sa ligne téléphonique devait être sur écoute (illégale), car trois jours plus tard, on frappa à la porte de mon appartement.

J'ai ouvert : c'étaient trois scientologues de Flag, dont l'un avait un électromètre. Ils étaient au courant de mon appel à Maître Flynn. Ils venaient "pactiser".

Ils m'ont offert un chèque de 16000 dollars, mais quand j'ai tourné le chèque, il contenait un long texte qu'il aurait fallu que je signe, disant que je ne voulais pas attaquer, et que je ne tenais pas la scientologie pour responsable de ce qui m'était arrivé.

J'ai refusé. Ils m'ont emmenée dans une chambre de motel de l'autre côté de la rue; j'ai accepté parce que je craignais qu'ils ne me tuent, sachant qu'ils pouvaient tuer les "renégats" (ils les appellent désormais des 'apostats', ndt).

Ils voulaient que je reçoive une séance de "Rupture d'ARC' à l'électromètre.

Je leur ai simplement dit que la scientologie ne m'intéressait plus. Ce fut leur dernière tentative pour m'auditer. Ils me donnèrent alors des témoignages à signer à l'encontre de Michaël Flynn et de son frère, disant qu'ils m'avaient contrainte à engager ces poursuites. J'ai de nouveau refusé.

L'un des trois était Hugh Wilhere, mon ancien ami à Flag. Il m'a menacée, en disant que si je ne signais pas, il ne pourrait plus garantir ma sécurité. Je sais qu'il sous-entendait que je pourrais être assassinée.

Nous avons passé trois jours au motel. Ils continuèrent à me demander de signer les papiers. L'un d'eux était un engagement à ne pas les attaquer.

Je ne peux expliquer cependant ce qui arriva - peut-être étais-je encore un peu sous leur emprise, car j'ai fini par lâcher, j'ai signé les papiers et pris le chèque. Ils m'ont amené chez un notaire pour faire avaliser la signature.

Le notaire eût l'air méfiant, comme s'il suspectait quelque chose d'anormal. J'ai pris le chèque et l'ai donné à mon père; après tout, c'était à lui, et je ne voulais pas de cet argent.

Les scientologues disparurent dès qu'ils obtinrent ce qu'ils étaient venus chercher. Le plus étrange, c'est que Hugh mexpédia une douzaine de roses en partant. Je ne sus qu'en penser.

J'ai appelé Michaël Flynn pour lui dire ce qui s'était passé et que je n'étais finalement pas décidée à attaquer.

Nous étions en Juillet 1981. (Margery a alors 34 ans, ndt) Je suis retournée bosser au restaurant, mais la colère ne partait pas, j'avais encore un trou noir à l'âme.

Finalement, j'ai rappelé Michael Flynn en en Octobre et lui ai annoncé que j'avais reconsidéré l'affaire, que je voulais porter plainte.

Il m'a dit d'aller le voir à Boston. Je n'étais pas capable de conduire jusque là, si bien que nous y sommes parties avec Maman.

Quand nous sommes arrivés là-bas, Michael Flynn me considérait toujours comme une espionne possible.

Mais il voulait me voir et me parler. Il m'a finalement dit que si je voulais poursuivre, il fallait que je retourne en Floride où un avocat me représenterait.

Il s'appelait Walt Logan. Michael expliqua que la plainte devait être déposée en Floride, étant donné que c'est là que j'avais reçu mes derniers services scientologues.

Nous y sommes allées; pour une raison ou une autre, les avocats (ils étaient deux) ne voulaient pas me rencontrer en leur cabinet de Tampa; si bien que nous nous sommes rencontrés dans un hotel de Daytona Beach.

Je leur ai raconté mon histoire; ils m' ont fait écrire un compte-rendu complet de mon passage en sciento, un "curriculum vitae".

Puis ils nous ont dit d'attendre qu'ils nous recontactent. Nous sommes rentrées à St Petresbourg, avec Maman; nous y avons pris une chambre et avons attendu. Un mois plus tard, toujours rien.

A Noël, nous avons acheté un tout petit sapin et avons improvisé le réveillon. Maman est finalement rentrée dans le Wisconsin; j'ai loué une petite chambre à Clearwater, tout près d'une église que j'avais commencé à fréquenter, et j'ai attendu.

J'étais vraiment très solitaire après son départ. Les avocats ont finalement accepté de s'occuper du cas; mais quand j'ai demandé quand ils commenceraient, j'eus l'impression qu'ils me faisaient poireauter.

Ce que j 'ignorais, c'est qu'un scientologue de Californie, Ford Schwartz, prétendait être parti de scientologie, et qu'il leur avait dit que j'étais une espionne. C'est lui qu'ils croyaient.

Ce n'est qu' un an plus tard, quand Ford est parti à son tour de sciento, qu'il a raconté le mensonge à mes avocats; ils ont dès lors commencé à travailler. Pendant cette année passée à Clearwater, j'ai essayé de recoller mes bouts d'existence; j'ai travaillé comme serveuse dans un petit restaurant tout près de chez moi, et j'allais à l'église presbytérienne; je me sentais toujours suicidaire, et j'ai vu un psychiatre. Il voulait m'hospitaliser.

Entretemps, le pasteur de l'église m'avait préparé une conférence où je parlerais de ma vie en sciento.

Lorsque le psychiatre, le Dr Alfred Fireman, menaça de faire usage du "Baker Act" et de me mettre en hopital, je protestai. (Le Baker Act est une loi de l'état de Floride permettant de placer dans une institution les suicidaires, contre leur gré). Je lui ai dit que je voulais donner la conférence.

Mais il a refusé et j'ai été admise à l'hopital. Le jour de la conférence, j'ai essayé d' obtenir une permission de l'hopital, mais ça me fut refusé; j'ignorais que faire. Le destin intervint alors; un type de la sécurité est venu me demander de bouger mon véhicule, j'y ai vu une occasion.

J' étais accompagnée par le garde sur le parking, mais il a été distrait par une collègue, m'a laissé bouger ma voiture, si bien que je suis partie tout droit.

Je suis rentrée chez moi, me suis changée pour le débat, et suis arrivée à l'église: il y avait 1200 personnes, certaines debout sur les balcons. J'ai fait mon speech et reçu une véritable ovation.

J'ai ensuite répondu aux questions des gens; certains n'avaient aucune idée de ce qu'était cette secte qui avait envahi leur communauté.

Ce fut un succès. Le lendemain, il y avait un long article dans le journal; on m'avait nommée "Lee", c'est mon second prénom, car j'avais toujours peur des scientologues. Je suis revenue à l'hopital de mon plein gré.

Je ne voulais pas désobéir aux ordres du Dr Fireman. Je lui ai montré l'article concernant mon speech.

Je crois qu'ils n'avaient pas cru à mes histoires jusque là, mais voilà que je leur donnais la preuve que j'avais dit vrai.

Le personnel était un peu fâché que j'aie disparu; je suis restée encore quelques semaines à l'hopital, jusqu'à ce qu'ils me libèrent. Pendant cette année à Clearwater, j'étais vraiment seule.

Je m'étais fait une amie à l'église et j'allais de temps en temps dans sa famille; mais j'avais besoin d'être plus souvent avec des gens de mon âge. Je voulais reprendre des cours.

Maman est venue me voir, nous sommes allées à Tampa, à l'Université du Sud de la Floride. J'avais arrangé une audition par un professeur de piano; maman m'a aidée à déménager.

Je suis rentrée à l'école de musique. J'avais aussi entendu parler d'un programme au Collège Eckerdt de St Petersbourg, programme à faire chez soi, qui me donnerait un "crédit pour expérience vécue".

J'ai décidé de m'y engager et papa a payé l'inscription. Je travaillais aussi dans un restaurant pour gagner de l'argent.

J'étais loin d'être en forme; j'avais toujours des crises de panique, et je me suis de nouveau retrouvée à l' hopital, cette fois au Northside de Tampa.

Ce fut le premier de mes séjours là-bas. On m'y a donné des médicaments; de nouveau, le diagnostic était "schizophrénie". Les médicaments me mettaient "dans le coton", je me sentais bizarre, comme si je marchais dans l'eau.

Tout mouvement - même s' habiller le matin - exigeait des efforts surhumains. Je n'aimais pas du tout ce traitement.

De temps en temps," j'égarais le temps", certains jours ou certains moments, je n'avais plus conscience de ce qui m'arrivait. Je commençais des phrases sans pouvoir les achever.

J'étais perdue en moi. Les autres patients se moquaient de moi, je trouvais leurs réactions vraiment très cruelles. Je faisais ce que je pouvais.

Je m'étais fait une amie à Tampa, une fille qui s'appelait Joan Cappellini; elle était responsable locale bénévole du Réseau de Prise de Conscience des Sectes (le C.A.N.).

Elle était mon amie depuis ma conférence à Clearwater. Un jour où je rentrais de l'hopital pour lui rendre visite, je lui ai montré tous les médicaments que j'étais forcée de prendre.

Elle était furieuse. "Tu n'es pas schizophrène: tu as été dans une secte. Ils ne comprennent donc pas ça?" me dit-elle. J'étais de son avis: je détestais prendre ces médicaments; on a donc arrangé ma fuite de l'hopital.

Nous y sommes revenues, on a ramassé mes quelques bricoles, et nous avons filé: la sécurité devait roupiller, car c'était une unité close.

Je suis rentrée chez moi et j'ai de nouveau essayé de donner un sens à ma vie. Je me suis arrangée pour rester à l'écart de l'hopital un moment, mais il me fallait quand même certains médicaments pour mes symptômes.

Si j'avais vraiment une grosse crise, il faudrait que je retourne à l'hopital. Les crises étaient très fortes.

Quand elles frappaient, je devenais incapable de la moindre action; même prendre une douche. Les sensations étaient horriblement douloureuses, au point que je perde conscience; j'allais ensuite à l'hopital.

Je savais que je ne pourrais pas fonctionner seule.

La vie continua ainsi. Il y avait des moments où ça allait, pendant lesquels je pouvais étudier et progresser; j'ai commencé à prendre mes médicaments hors de l'hopital, ça m'a aidée.

Les périodes vides continuaient quand-même.

Un jour, Joan vint me chercher pou aller chez l'avocat; elle m'emmena au restaurant pour déjeûner; je me souviens avoir demandé du bacon frit, des oeufs et de la salade, mais je ne me rappelle pas avoir mangé ni commandé ensuite...

Plus tard, Joan m' en a parlé. "J'avais l'air comment?" lui ai-je demandé?

Elle m'a dit que j'avais l'air très influençable; quand elle suggérait quelque chose, je disais oui à chaque fois et je le faisais: le bacon, c'est elle qui l'avait suggéré, pas moi. J'ai travaillé dur à l'école d' Eckerd.

Je voulais rattrapper le temps perdu et avoir ma licence. Je faisais le programme pour étudiants ayant de l'expérience. J'allais en cours, je prenais mes affaires pour chaque cours; il y avait des livres à lire, des essais à envoyer depuis l'école. J'ai finalement réussi mon diplôme fin 1984.

J'avais quand même un morceau de papier disant que j'étais quelqu'un; quelque part, ça compensait un peu tout ce temps perdu à la secte.

Je continuais aussi à être furieuse; je ne pouvais m'empècher de penser à la secte. S'il n'y avait pas eu ce dérivatif de poursuite en justice contre elle, je crois que je serais devenue folle.

Je me sentais plus que trahie.

Les gens me disaient: "pourquoi ne pas oublier la scientologie et refaire ta vie?" Ca n'a jamais servi à rien. Je ne pouvais absolument pas faire disparaître la colère. Il fallait que je la traverse.

C'était un processus. De plus, je faisais réellement de mon mieux dans l'existence. Ces douze années continuaient à me hanter.

Je n'étais toujours pas libérée de la sciento.

La colère qui m'avait pris l'âme me liait tout autant qu'en y étant encore.

Je voulais tant être enfin libre - libérée des souvenirs et des cauchemars... combien de temps faudrait-il encore?

Chapitre 13
CRISE
Je revenais un jour de la plage avec des amis quand j'ai commencé à me sentir bizarre, comme disloquée par rapport à l'espace, quelque chose de comparable à mes aventures dans la secte.

Puis j'ai eu des sortes de trous noirs dans ce que je voyais, et j'ai perdu la moitié de ma vue. Les symptômes ont duré la semaine; le vendredi, je savais que quelque chose allait vraiment mal.

Le vendredi, j'avais rendez-vous avec une médecin psychiatre que je venais de commencer à voir. En arrivant à son cabinet, je lui ai dit que j'étais en train de décompenser, une sensation que je ne connaissais que trop.

Difficile de l' exprimer: le mieux serait de dire qu' en temps normal, on se ressent en tant que "soi", qu'on possède une sensation d' unicité et d'intégration, l'impression qu' il y a quelqu'un à la barre.

Quand on décompense, cette sensation disparaît et l'on se trouve à la merci des terreurs intérieures. J'imagine que c'est une sorte de régression, qu'on se retrouve comme si la personnalité n'était pas encore formée.

Tout ce que j'en peux dire, c'est que c'était excessivement pénible à supporter, le genre de douleur qui vous donne envie de hurler à chaque instant qui passe. L'anxiété intérieure atteint des niveaux effroyables.

Au bout d'un moment, les sens disparaissent, le mental coupe en raison de la douleur. Puis viennent les hallucinations, illusions et autres symptômes.

C'est ce qui démarrait lorsque je suis arrivée ce jour-là chez le Dr Joffe. Elle constata bien vite mon état. Elle appela un taxi pour m'emmener à l'hopital. Je n'avais pas d'assurance maladie à l'époque; je dus donc aller au centre d'urgences, un endroit infect, un endroit où le Dr Saenz m'avait dit qu'il n'y enverrait même pas son chien.

C'est bien ce que j'ai ressenti à propos de cet endroit , mais je n'avais pas le choix. Lorsque vous êtes malade mental, il y a une sacrée différence entre la façon dont on vous traîte si vous êtes assuré ou pas. J'espère que quelqu'un agira sur ces choses. Je crois que toute personne souffrante a droit au même niveau de soins.

Aux Etats-Unis, ce n'est pas le cas. Je suis allée dans ce centre, j'ai attendu, assise sur un siège; j'ai dû attendre des heures, la chaise était inconfortable. J'aurais aimé me coucher, car cela rendait la douleur un peu moins insupportable. La nuit vint; personne ne m'avait encore soignée.

On distribua des matelas et des couvertures à étendre par terre dans le hall, c'est là que j'ai passé la nuit. On reprit les matelas le lendemain, et l'on nous servit un infâme brouet aux oeufs.

On m'admit finalement au centre. Il se trouvait dans un vieux bâtiment en brique, sur la 30ème rue de Tampa. Il y avait une grande salle devant, et une plus petite pour les fumeurs. Certains lits servaient pour les patients présentant des risques de suicide.

La fumée des uns envahissait les autres en dépit de la séparation. On m'a donc mise dans la pièce avec les suicidaires, puisqu'on ignorait si je l'étais. Couchée, les symptômes empiraient. La peur me paralysait le corps. Je ne pouvais bouger qu'au prix d'énormes efforts. Je ne pus manger. Je n'avais pas faim.

La peur était trop énorme. Ma bouche était paralysée, j'ai commencé à radoter. J'étais incapable de me doucher, il a fallu qu' une aide-soignante me douche. Le pire, c'était le passage du temps. J'étais couchée, je comptais et je recomptais les plaques du plafond, pour avoir quelque chose qui me distraie de ma douleur.

J'étais terrifiée à l'idée que cela ne s'arrèterait plus jamais. Je me rappelle avoir demandé à une aide qui était plus gentille que les autres si ça "allait stopper un jour?" A chaque fois que je lui demandais, elle me répondait patiemment et gentiment, je trouvais que c'était extrèmement agréable; j'ai toujours apprécié la gentillesse des autres lorsque je suis malade.

Le pire, ce fut la nuit où je reçus un appel téléphonique de maman au bureau des infirmières, mais que je fus incapable d'y aller. Je ne pus prendre le téléphone et lui dire que ça allait. Je vis enfin le médecin, et le suppliai d'injecter de l'air dans mes veines pour me tuer.

La douleur était si épouvantable... Au lieu de ça, il m'augmenta les doses de médicaments. Cette crise a duré plusieurs semaines. Chacune était à l'autre semblable.

J'ai fini par aller suffisamment mieux pour commencer à prèter intérêt à l'entourage et à certains autres patients et commencer à discuter avec une autre fille de mon âge, ma voisine de lit. Elle comprenait bien ce qui m'arrivait, parce qu'il lui arrrivait quelque chose de semblable. Comme l'assistante m'avait promis, ça finit par aller un peu mieux.

Mon médecin décida de me transférer dans un autre hopital pour d'autres traîtements; c'était l'Hopital Pyschiatrique de Floride. Cet hopital est aux mains de la Faculté de Floride du Sud; on le considère comme un remplacement avantageux à l'hopital d'Etat "Arcadia", dont la réputation est horrible parmi les malades mentaux.

J'ai ri en arrivant là-bas... le directeur du programme était habillé d'une robe orange, et portait une photo de son gourou, Sri Rajneesh, autour du cou! l faisait partie d'une secte. J'ai décidé de ne rien lui dire de mes expériences en scientologie.

Je pense qu'il n'aurait pas compris. Les journées là-bas étaient très militaires. On nous forçait à être actifs du matin au soir. Je détestais ça. Tout ce que je voulais faire, c'est me reposer et dormir, mais c'était interdit.

C'est de repos que j'avais besoin. On faisait une série d'exercices lents le matin, sur une musique new age, et j'ai commencé à les haïr, tant ils étaient rasoirs. L'unité était fermée, alors, pour aller manger, il fallait se mettre en rangs d'ognons façon prison, pour rejoindre le réfectoire. Après le repas, il y avait une conférence à propos de sensations, répétée presque sans variantes de jour en jour.

Puis, entre ces conférences, diverses activités, couture, coloriage de mandalas, ou bâtir des maisons en biscuits... Le soir, il y avait une période de relaxation: on s'étendait par terre pour écouter les mots roboratifs éructés par un magnétophone: ça nous disait d'aller voir les coins secrets de notre mental.

Je détestais tellement cet hosto que je voulais aller mieux. L'anxiété panique continuait, mais j'en sortais de temps en temps: c'étaient là des moments bénis, des moments sans douleur.

Ces périodes furent de plus en plus longues et fréquentes; j'allais mieux, j'étais vraiment soulagée. La crainte secrète - la crainte de tous les patients là-bas, c'est que si on n'allait pas mieux, on partait à Arcadia; c'est ce que je craignais le plus; j'avais entendu des choses vraiment horribles au sujet d'Arcadia, par des patients y ayant séjourné.

Un beau jour, ça alla assez bien pour qu'on me laisse partir; je revins vers le Dr Joffe. C'est elle qui me suggéra que je prépare une Maîtrise de Travail Social; elle m'a dit que ce diplôme serait apprécié partout dans le pays. J'ai décidé de le faire.

Malgré toutes ces hospitalisations, j'avais presque A de moyenne à Eckerd, et une bonne note à l' examen de "GRE" [je ne sais ce que c'est, ndt]; ça n'a donc pas été difficile de me faire inscrire à l'Université du Sud Floride. C'était un programme en deux ans.

L' année suivante, j'ai passé à l' Université d' Etat de Talahassee, Floride, car j'ai obtenu une bourse; j'ai donc eu mon diplôme là-bas. De 1982 à 1996, j'ai eu 39 crises de panique du genre de celle que je viens de décrire. C'est miraculeux que j'aie réussi mon diplôme, j'ignore comment j'ai fait.

Les crises étaient plus brèves, et je m'arrangeais toujours pour trouver des excuses à mes absences. En 1986, j'ai décroché le diplôme, mais j'étais bien loin d'être capable de faire le travail, et je le savais. Tout ce temps, mon procès contre la scientologie avançait; mes avocats me donnèrent un jour rendez-vous à Tampa.

Les scientologues, disaient-il, voulaient faire un arrangement, les avocats aussi. J'étais opposée à l'idée: je voulais les voir au tribunal. J'avais des preuves complètes du mal qu'ils m'avaient fait et je voulais qu'un jury entende l' affaire.

Néanmoins, après l'une de mes hospitalisations, j'étais allée à la maison de campagne de mes parents au Michigan, et j'ai reçu une grosse enveloppe brune.

Signez, m'a dit l'avocat au téléphone, sinon, vous n'aurez jamais un penny. J'ai essayé de lire le document, mais le langage était du juridique complexe, et dans mon état, je n'y entendais rien. Mais je savais que si je ne signais pas, il me faudrait un nouvel avocat... il n'y en a guère qui aient envie de batailler contre la scientologie.

J'ai donc signé le papier et l'ai renvoyé à l'avocat. De retour à Tampa, je suis allé le voir; il m'a donné un chèque de 100 000$ que je ne voulais pas prendre. C'est bizarre, mais j'étais tellement en colère de ne pouvoir aller devant les juges, sachant aussi que je recevrais encore bien plus, que ce chèque ne voulait rien dire pour moi.

J'ai renvoyé 20000 $ à papa pour lui rembourser ses avances d'avocat; je me sentais au moins libérée d'avoir pu faire ça. Six mois plus tard, je suis allée à une conférence du Réseau de Prise de Conscience des Sectes (le CAN) pendant que j'étais sur Boston, et il y avait là un réseau de télévision pour parler de la sciento.

Quand je suis revenue à Tampa, mon avocat m'a appelée; il m'a signalé que j'avais "violé mon ordre de me taire" ("gag order" aux Etats-Unis, ndt).

Quel ordre de me taire? ai-je demandé, incrédule. Il s'avéra que dans le document signé, il y avait une clause m' empèchant à jamais de discuter de la scientologie hors de ma famille.

"Qu'est-ce qui se passe, si je n'obéis pas?" "Alors, il faudra leur rendre l'argent!" J'étais bien trop en colère encore contre la scientologie pour laisser filer.

J'étais comme une victime de viol. Il fallait que je parle. Je voulais écrire un livre sur ce qui m' était arrivé. "Bon, j'ai dit à l'avocat; Et si j'étais sur une plage, et qu' un bateau chavire un peu plus loin, que des gens soient en train de se noyer, qu'est-ce qu'il faudrait que je fasse? Que je reste là, ou que j'appelle les secours?"

La réponse était simple. Appeler les secours.

C'est ce que je ressentais à propos de la sciento. J'ai décidé de parler.

J'ai appelé toutes les télévisions de Tampa et de St Petersbourg; je suis passée dans un bonne vingtaine de programmes radio, essayant désespérément de convaincre les gens de s'éloigner de la scientologie. Je savais qu'il faudrait rendre l'argent.

Ce n'était qu'affaire de temps. L'idée de le planquer ailleurs était une option. "Achète des bijoux", disait l'un, "Mets -le aux iles Caïman" disait mon frère; Mais j'étais tétue. Je n'en voulais pas, de toute façon. Je ne voulais rien qui vienne de la scientologie.

J'avais l'impression de m'être vendue, je me sentais sale. J'ai donc tout donné; d'abord, j'ai offert des voyages aux Bahamas à tous mes amis; puis un voyage à ma soeur et sa famille pour qu'ils viennent en Floride à Noël.

J'ai commencé à faire des chèques de 1000 $ pour toutes les associations charitables s'occupant d'enfants, ou de schizophrènes. Je triomphais! J'ai continué à parler sur les ondes. La Sciento ne pouvait plus récupérer son fric.

Il disparut rapidement. Il n'y en avait plus. J'étais libre de dire ce que je voulais sur la scientologie. Je réalise maintenant que je m'arrangeais tout simplement avec ma colère; il fallait que je préserve mon équilibre mental; je savais que quelque chose était horrible quant à la sciento; il fallait que j'informe les autres, que je les avertisse, par tous les moyens.

J'ai finalement acheté un ordinateur, je me suis assise, j'ai écrit deux livres sur la scientologie. Le premier, La Voie de Xenu (the Road to Xenu), est un roman basé sur mes expériences. Je l'ai publié moi-même. Il est maintenant à la disposition de tout le monde sur Internet.

Le second, "Comprendre la Scientologie", est écrit pour les parents de scientologues; il explique l'organisation. C'est une thèse sur la scientologie.

Un de mes amis et moi les vendions lors des Conventions du "CAN", ou par courrier; il y en a finalement des milliers en circulation.

J'ai essayé par l'intermédiaire d'un éditeur, mais il m'a répondu qu'il n' y avait pas assez de clientèle intéressée par la secte. J'étais satisfaite. J'avais fait ce que je pouvais. J'avais monté une association, la Coalitions des Citoyens Inquiets, pour maintenir un contact avec d'anciens scientologues et recueillir leurs témoignages pour preuves.

Après avoir écrit ça, j'ai ressenti un immense soulagement; la bête colère avait eu le dessous; j'étais satisfaite; j'avais fait ce que je devais; j'étais épuisée, mais finalement, la colère avait disparu.

Désormais, la pitié et la tristesse remplacent ma colère.

La tristesse à cause de toutes ces âmes encore piégées dans cette secte insidieuse. La tristesse, en particulier, à cause de ces enfants de scientologues enfermés dans des bâtiments ternes, sans livres ni jeux, sans les joies de l'enfance.

J'ai dépensé une fois plusieurs mois de salaire pour leur faire parvenir des cartons remplis de livres à colorier et de crayons, qui ont été livrés anonymement à l'annexe de Franklin Street, là où sont les gosses de la sciento.

En Scientologie, on considère les enfants comme des "basses -statistiques", (c'est à dire des improductifs, ndt); on s'occupe peu des improductifs, tant qu'ils ne sont pas en âge de produire. J'ai entendu des histoires d'anciens membres qui avaient travaillé avec les gosses, des gosses parfois nourris d'aliments avariés et bourrés de blattes.

Je me sens triste pour tous les enfants élevés en scientologie, qui n' auront jamais connu d'autre mode d'existence. Au moins, j'ai eu, moi, une enfance avant la scientologie, et je peux m'en rappeller.

Je n'ai pas été étonnée d'apprendre qu'un des fils d'Hubbard se soit suicidé (Quentin). Toute sa vie s'était passée en scientologie.

J'ai rencontré Diana Hubbard une fois, dans l'ascenseur à Flag. J'avais une pile de partitions de piano: elle en jouait aussi.

Nous avons échangé quelques mots. Je me demande souvent ce qu'elle est devenue. A-t'elle jamais su la vérité sur son père et sur la secte?

Je me sens triste aussi à propos de Mario, mon ami qui ne quittera jamais la scientologie; je l'ai appelé, un jour, mais il a refusé de me parler. C'est l' amour inconditionnel en scientologie, ça?

Si vous devenez un jour "personne suppressive", comme c'est le cas pour moi, l'amour disparaît.

A la place, vous devenez ce que la secte appelle "gibier de potence" (Fair Game), ce qui signifie qu'on peut "vous attaquer, vous mentir, vous tromper et vous détruire par n'importe quel moyen". Peu après avoir commencé les émissions radio, j'ai subi la règle du gibier de potence.

Plusieurs fois, des scientologues sont venus chez moi me menacer de mort.

Une nuit, je rentrais d'une séance de piano à l'université, et j'ai trouvé ma porte grande ouverte. Je suis entrée: rien ne semblait dérangé.

Mais dans la pièce, il y avait une longue traînée de sang qui coulait sur le mur, encore fraîche. Un avertissement, sans doute.

On a harcelé mon employeur, on lui a raconté des mensonges à mon sujet; on lui disait de me jeter dehors, et par quelle porte je sortirais; ils sont venus me suivre dans la rue, m'ont menacée à nouveau de mort, à moins que je ne fasse un "deal" avec eux...

Ca n'en finissait jamais. Mais je me fiche de ce qu'ils me font, je continuerai la bataille; la scientologie est malfaisante, et je ne peux tout simplement pas laisser courir.

Des gens ressortent de scientologie, avec leurs rèves brisés, leurs vies brisées, comme j'en suis sortie.

Je continuerai toujours à me battre contre la scientologie et à en faire sortir les gens, aussi longtemps que je pourrai.

Et à empècher les gens d'y entrer.

Si on néglige les malfaisants, ils persistent. Il fallait que quelqu'un parle.

Je suis heureuse de voir qu'il y a de plus en plus de gens victimisés par cette secte qui font exactement la même chose: ils parlent.

Je ne suis pas la seule. Internet leur a donné une voix d' opposition, et les ex-scientologues sont de plus en plus organisés. Je suis heureuse!

Moi, il fallait que je me rende la vie, ma vie. J'avais besoin de travailler à me retrouver.

Il fallait que je reconstruise à partir des cendres. Maintenant que la colère est passée, je suis de retour à la vie.
 

Chapitre 14
RETOUR AU MONDE "WOG"
Après avoir obtenu ma maîtrise de Travail Social, j'ai eu une situation de technicienne du mental au Centre psychiatrique de l'Université de Floride Sud.

Je savais que je n'étais pas prète pour un travail à plein temps dans le social. C'est un gentil médecin qui aimait que je joue du piano qui m'avait engagée.

Lors de l' entretien d'embauche, il m'a emmenée à la salle de concert de l'hopital et m'a fait jouer. Il m'a embauchée pour m' occuper de l'unité des adolescents. J'avais cru jusque là que c'était mon destin, ce travail avec les ados perturbés.

Mais deux semaines passées dans l'unité ont suffi pour me guérir de cette illusion. Prendre soin d'une vingtaine d'ados perturbés ou déviants représentait une bien trop grande tâche pour ma psyché déjà bien entamée...

J'ai demandé à être transférée ailleurs. On m'a mise en gériâtrie, j'ai tout de suite aimé ça; les patients plus âgés apprécient bien plus ce qu'on fait pour eux, ce qui change des adolescents ingrats avec qui j'avais travaillé.

Il y avait aussi un piano dans le service; j'en ai joué aux malades. J'ai travaillé dans cet hopital pendant près de trois ans; faire des tâches "triviales" de temps en temps ne me gènait même pas, par exemple nettoyer les saletés laissées par des patients ou changer les lits.

Certains étaient comme des enfants: on les traîtait comme tels. Ce fut mon premier contact avec des gens atteints de la maladie d' Alzheimer, j'ai pu en voir les ravages : des patients dont le mental était cuit.

C'est peut-être du fait de mon amour de ce travail que mes propres symptomes ont marqué le pas; je continuais néanmoins à prendre mes remèdes.

J'avais encore de la colère à cause de ce passage en scientologie, et j'essayais de me faire conseiller; mais n'étant pas assurée, je ne pus trouver un conseiller convenable.

J'habitais un appartement proche de l'université; je le partageais avec plusieurs personnes; la dernière était une Iranienne dont le copain vivait aussi chez moi.

Après que cet arrangement ait coincé, je suis allée vivre seule dans un studio pendant quelques années.

Brutalement, au bout de trois ans à l' hopital, mes symptômes sont revenus et j'ai subi une autre crise. J'ai dû quitter mon job.

J'ai tourné en rond en voiture, ayant envie de me suicider. J'ai pris pas mal de cachets, mais j'ai changé d'avis et suis allée de nouveau au centre psychiatrique de Northside.

J'étais si découragée par ma maladie que je ne voyais que le suicide pour la résoudre. Mais j'ai donc changé d'avis au dernier moment, et crié au secours.

J'ai été aidée. L'un des médecins de l'hopital psy a pris la peine de s'intéresser à moi et m'a fait demander une pension d'incapacité sociale; il disait qu'il me fallait du repos: il avait raison. J'ai eu la pension et quitté le centre psychiatrique USF.

Pour passer le temps, j'ai écrit mes livres et commencé à vendre quelques tee-shirts sur les campus, afin d'obtenir un peu plus de fonds; je passais beaucoup de temps à communiquer avec d'anciens membres de la secte et à recueillir leurs témoignages.

J'espérais qu'un jour ces témoignages serviraient si jamais le gouvernement se décidait à enquèter sur les activités de la scientologie.

Evidemment, ça n'a jamais été le cas; la scientologie s'est bien débrouillée pour se cacher derrière le rideau de 'liberté de religion' garanti par la Constitution des Etats-Unis, bien qu'il ne s'agisse pas d'une religion mais d'une forme d'esclavage pyschologique imposé.

J'ai eu une relation avec un homme, Jack C., qui a duré plus d'un an. Puis j'ai de nouveau été enceinte, alors qu'en principe il était stérile.

J'ai décidé de le garder; j'étais très enthousiaste à cette idée, pour une fois. Maman m'a même envoyé des vêtements, ma soeur m'a prèté ses robes de grossesse.

Tout allait bien jusqu'aux saignements qui m'ont prise au début du quatrième mois; je suis entrée à l'hopital, les saignements ont continué et j'ai perdu le foetus.

Mes espoirs envolés avec lui.

La salle des urgences était très pleine cette nuit-là, il avait fallu attendre pour qu'on s'occuppe de moi; je suis allée aux toilettes, et le minuscule foetus est parti; je vis ce visage à peine formé me quitter; je sentais une présence et je pleurais.

J'ai appelé une infirmière, mais aucune n'était proche; je suis partie comme ça.

Au moment où je l'ai perdu, j'ai vécu un moment spécial: je sentais quelqu'un me quitter; il y avait eu une présence; mes larmes ne coulaient pas à cause des restes physiques de ce que je voyais dans les toilettes, mais à cause de l'absence de cette présence.

C'était comme dire au revoir à quelqu'un.

Cela changea mes opinions sur l'avortement. Je sais maintenant que l'avortement n'est pas une bonne chose, au moins en ce qui me concerne; je n'en ferai plus jamais.

Je sais qu'un enfant est là, dès le début. J'ai finalement vu un médecin, mais trop tard. Les saignements ont cessé et je suis rentrée chez moi.

Peu après, j'ai subi une autre expérience liée à mon corps: j'étais debout dans la salle de bains, un nuage gris m'a enveloppée. J'ai commencé une maladie.

Mes cheveux tombaient par poignées. J'avais le cancer. J'ai rendu visite à un ami à New York pour Noël; il était très surpris de la quantité de cheveux qui s'amoncelaient dans la douche chaque matin. Manifestement, ça n'allait pas.

J'étais encore très montée contre la médecine à cause du lavage de cerveau de la sciento; je n'ai donc pas cherché à me faire soigner.

A la place, je suis allée me chercher des tas de vitamines et de chlorophylle en pharmacie. J'avalais aussi du jus de carottes et autres légumes, chaque jour. J'en eu une énorme diarrhée qui a duré trois jours.

Puis, une nuit, une grosse masse est sortie; je savais que c'était ma tumeur. Après, ça allait de mieux en mieux, j'ai fait beaucoup de promenades pour récupérer mes forces.

Trois mois plus tard, tout était normal et les symptômes ne sont jamais revenus. Mais je prends toujours des vitamines à titre préventif. En 1987, mes parents sont venus en hiver; il faisait beau, mais quelque chose n'allait pas chez papa.

Il déprimait d'être à la retraite, ça ne lui avait jamais convenu; je crois qu' il se sentait inutile. Un jour, il était seul dans son appartement, les rideaux tirés, ce qui me donna une indication sur son état.

Il s'intéressa un moment à une histoire horticole, mais il était trop malade pour que ça dure. Comme il avait eu pas mal d'ennuis cardiaques par le passé, y compris deux pontages coronariens, c'est le diagnostic de cancer du pancréas qui nous a surpris.

Au Printemps, il repartit dans le Nord et alla voir à la clinique Mayo s'ils pouvaient faire quelque chose pour ses douleurs.

Je travaillais encore à l'unité psychiatrique, à cette époque. J'ai appelé l'hopital où il était, et n'ai même pas reconnu sa voix.

Il fallait que je parte tout de suite. J'ai fait ce voyage de trois jours, et ne l'ai même pas reconnu en entrant dans sa chambre d'hopital. Il était si amaigri...

Trois hommes couchaient dans cette chambre, mais je ne reconnaissais pas papa.

Son médecin l'a renvoyé mourir chez lui; il est rentré en ambulance à la villa du Lac Supérieur, où il est mort quelques jours plus tard.

Pendant qu'il pouvait encore parler, à l'hopital, nous avons eu plusieurs discussions. Il disait qu'il aurait aimé être un meilleur père, et pensait que nous étions dans une famille un peu particulière. Ces conversations ont à jamais changé mes sentiments vis à vis de lui.

La colère que j'avais contre lui a disparu ; je ne pouvais être en colère contre quelqu'un d'aussi faible, souffrant et mourant. Cette réconciliation m'a changé la vie.

Lorsqu'il est mort, j'ai ressenti une impression de paix. Jusqu' alors, ma boulimie restait un problème quotidien. Je la vivais en secret depuis 27 ans, j'avais "purgé" peut-être 25000 fois au cours de ces années.

Je ne comprends pas que ça ne m'ait pas tuée.Je ne peux l'attribuer qu' à Dieu.

Ma dernière boulimie s'est produite peu après sa mort, je crois, au même moment que se purgeait ma colère; il était temps que ça change.

Un jour, après m'être purgée, j'ai eu un tel mal de tête que je sus qu'une purge de plus signifiait la mort. La douleur a duré trois semianes. Je n'ai jamais recommencé et je sais que je ne recommencerai jamais. Je sais que j'en mourrais.

Je dirais que la boulimie est une terrible maladie. Les gens disent "Bon, mais pourquoi ne pas arrèter ça?" - ce n'est pas si simple; on n'y arrive pas forcément par la volonté: Dieu sait que j'ai assez souvent essayé!

Il a fallu que j'atteigne le fond pour y parvenir, et quelques suppléments. En 1992, après avoir passé cinq ans à vendre des tee-shirts sur les campus des lycées, j'étais prète à reprendre un travail.

J' ai trouvé un poste d'assistante sociale à l' Hopital de l' Université de Tampa. Il y avait de quoi se démener, mais ça m'a plu; j'ai eu un chef qui m'a aidée à tout moment. Je cachais mes tremblements occasionnels en sortant prendre des tranquillisants pour pouvoir continuer à bosser.

Je m' arrangeais pour que le travail soit fait. Ce fut une nouvelle période de rémission. J'ai travaillé là jusqu'en 1995, puis j'ai eu une crise de plus. Dire que j'étais découragée est peu dire. J'ai passé deux fois à l' hopital en 1995.

Quand je sortais, ils me donnaient une autre chance; on m'a laissé prendre un emploi à temps partiel pour que je sois moins stressée.

Mais ça n'a pas suffi; il a fallu passer à l'hopital St Joseph en Novembre.

Ma carrière d'assistante sociale semblait fichue; je ne pouvais encaisser la tension d'un travail à temps plein dans un hopital où il n'y avait pas assez de monde pour faire le travail. J'ai décidé de redemander l'aide sociale, c'est en cours au moment où j'écris.

Perdre mon job, c'était tout perdre; je perdais mon appartement; j'ai remballé mes affaires et suis retournée vivre au Michigan avec Maman. J'y ai pris un cours d'assistante puéricultrice, et j'ai commencé à aider bénévolement dans une crèche: j'y suis maintenant.

L'avenir est devant moi. En dépit de moments de découragements, je dois avancer; j'essaie d'avoir la vie la plus productive possible. Je ne peux me faire d'illusions: toutes ces années de crises ont pris leur part. Je ne réaliserai jamais ce que j'aurais pu faire sans cette maladie.

Je peux seulement dire que grâce à tout ce qui s'est passé, ma foi s'est enrichie. Nous restons si peu de temps sur terre...J'ai pris l'habitude de la mort avec ces passages en hopital et dans la crèche. Je n'ai pas d'illusions d'immortalité.

Pour quelque raison, Dieu a cru bon de me donner cette schizophrénie. J'ai passé douze ans dans cette secte satanique à tenter de guérir cette maladie. J'ai pu voir qu'il n'y avait en définitive pas de remède.

Il n'y a qu'une aide partielle, sous forme des quelques médicaments que je prends chaque jour. Néanmoins, j'ai de la chance, pour une schizophrène dont le père a appris un jour que je ne sortirais jamais d'une institution, je me suis bien débrouillée.

J'ai voyagé en Europe (on m'avait offert un voyage de quinze jours en Belgique, Hollande, et au Danemark, car mon frère travaillait dans une société hollandaise).

J'ai écrit deux livres. J'ai eu ma propre affaire, et à diverses périodes, j'ai pu travailler normalement et fonctionner sans que d'autres sachent que je n'allais pas vraiment bien.

J'ai toujours eu des amis et des gens qui ont partagé mes expériences d'une façon ou d'une autre. Je suis enfin en paix avec ma famille, j'aime mes nièces, mes neveux; il ne me manque que d'avoir mes propres enfants.

Peut-être Dieu a -t'il bien fait en me faisant avorter. C'est tout ce que je peux faire par moi-même, et encore ai-je parfois besoin d'aide, alors, que se passerait-il si j'avais des enfants? Après tout, j 'ai émergé de mes 48 années avec une foi profonde en Dieu.

Il m'a épargnée lors d'un accident de voiture en 1966, avec un fièvre d'origine mystérieuse. Il m'a sauvée de la secte par une libération miraculeuse.

Et je crois même qu'il m'a sauvée d'un cancer. Je suis reconnaissante d'être sortie de la secte. Nombre de mes amis y sont encore.

Au moins, je suis libre.

Libre de vivre selon mes choix, et non pas comme un robot hypnotisé contrôlé par les désidérata d'un despote, qui, même mort, continue d'exercer son influence sur les misérables adeptes de la secte scientologique.

L'avenir est devant. Qu'y verra-t'on? Je suis sur le même navire que toute l'humanité; je ne sais pas plus que vous ce qu'on y verra.

Est-ce que je regrette le passé? La réponse est non, je n'en regrette aucun moment. Il m'a donné de grandes expériences.

Il m'a rendue plus humble. Il m'a rapprochée de Dieu. N'est-ce pas là tout ce qu'est la vie?

MARGERY WAKEFIELD

Traduction : Roger GONNET (c) 1997, droits de reproduction limités aux buts non commerciaux.

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