MICHELLE O'DONNELL
4 octobre 2003
Plus de 140 pompiers de New York City ont pris le chemin de la "clinique"
sise dans un septième étage d'un bâtiment situé à deux rues du World Trade Center.
Arrivés là, certains ont abandonné des traîtements médicaux et les conseils proposés
par les médecins de leur service; tous ont entrepris un régime de traitement concocté par
feu L. Ron Hubbard, écrivain de science-fiction et fondateur de l'église de scientologie.
Les pompiers ont pris des séances de sauna, avalé des pilules
et fait de l'exercice -- l'ensemble constituant depuis des années le programme de désintoxication
très controversé d'Hubbard - censé nettoyer le corps de ses toxines et poisons. Les pompiers
ne paient pas leur séjour dans cette clinique nommée Downtown
Medical.
Parmi ces quelques 140 pompiers et 15 employés des services d'urgence ayant entrepris le programme, certains
ont parlé de ses vertus à leurs collègues. D'autres suivirent le régime pour bénéficier
de séances de sauna gratuites.
Mais l'un des membres de la clinique est payé pour conseiller la clinique, et le principal syndicat des
pompiers de la cité a assuré la clinique de son "support" lorsqu'elle essaya d'obtenir
des fonds du gouvernement ou d'autres sources.
"Les déclarations que j'ai entendues de la bouche des pompiers ayant
achevé le programme sont vraiment remarquables", écrit Stephen J. Cassidy, président
de l'association Uniformed Firefighters Association dans un courrier placardé sur le site web de la clinique. La lettre ajoute "L'oeuvre
que vous accomplissez est unique et fort bienvenue".
Mais l'existence de cette clinique a embarrassé des cadres des Pompiers
qui s'inquiètent entre autres que certains pompiers alyant entrepris le programme abandonnent alors des
traîtements prescrits par des médecins. Ils disent que le programme de désintoxication de la
clinique exige l'arrêt des inhalateurs servant à soigner les pompiers qui souffrent de problèmes
respiratoires, ou l'arrêt d'autres traîtements genre anti-dépresseurs et les médicaments
pour la tension.
Les officiels du service du feu, dont ses médecins, disent n'avoir aucun
moyen de justifier les pratiques du programme. On ne connaît par exemple pas la composition exacte des pilules
ingurgitées, dont on pense cependant qu'elles contiennent de la niacine. Dans une revue des pompiers, on
a lu le rapport d'un des conseillers de la clinique : il signale la présence de perles de sueur bleue au
cours du programme. L'un des pompiers raconte que son voisin au sauna paraissait suer quelque chose de noir, preuve
selon lui que des toxines sortaient du corps.
"Nous sommes bien conscients que certains de nos hommes ont décidé
de prendre le programme, mais nous ne lui donnons aucun aval", a expliqué le député commissaire
Francis X. Gribbon. Le Dr. David Prezant, Médecin chef député des Pompiers, ajoute: "Il
y a toujours un risque à abandonner des médicaments sans consulter son médecin traitant."
Les dirigeants de la clinique, dont certains avouent être scientologues,
expliquent que leur clinique n'est pas formellement affiliée à l'église de scientologie. Une
cadre de l'église de Los Angeles nous a répondu en avoir eu vent, mais elle l'a décrite comme
une entreprise laïque utilisant les méthodes de M. Hubbard.
Cette cadre, Linda Simmons Hight, explique que beaucoup de scientologues ont
fait des dons à la clinique "mais qu'elle ne faisait pas pour autant partie de l'église".
Joseph Higgins, pompier retraité devenu membre du conseil de la clinique, explique que l'acteur Tom Cruise
a "payé une bonne part" des traitements des pompiers, dont le traîtement coûterait
5 à 6000 dollars par tête. [ndt: 155 pompiers x 5500 dollars
= près d'un million de dollars]
Des personnes du service ou de l'extérieur estiment que l'usage de cette méthode n'est qu'une preuve
supplémentaire du degré de détresse ressenti par les pompiers, dont 343 ont perdu la vie le
11 Septembre 2001.
Les gens désespèrent d'aller mieux, explique un lieutenant. "Je
pense qu'ils essaieraient n'importe quoi." Un autre officier engagé au programme pour tenter de se
débarrasser d'une congestion pulmonaire ajoute: "J'en arriverais même à essayer un sorcier
vaudou."
Les officiels de la clinique, après avoir brièvement répondu
aux questions concernant la clinique, ont expliqué ne pas vouloir s'étendre sur le programme. L'ancien
pompier, Higgins, a dit "C'est un programme fantastique".
Ce n'est pas la première fois que des pompiers ont été
incités à utiliser les méthodes hubbardiennes de cette clinique.
En 1987, après l'incendie d'une salle de transformateurs à la
Fac de médecine de Louisiane de Shreveport, une douzaine de pompiers s'étaient inquiétés
du taux d'exposition à des biphénils polychorés (PCB).
Ayant reçu des plaintes à répétition au sujet de maux de tête, vertiges et d'éruptions,
la ville de Shreveport signa un contrat avec une affaire privée vendant les méthodes d'Hubbard.
Mais lorsque les assureurs demandèrent qu'on leur explique la validité des traitements et leur coût
de plus en plus élevé, la ville demanda qu'un médecin indépendant expertise le programme.
Dans son rapport explosif de 1988, le Dr Ronald E. Gots, expert toxicologue
de Bethseda, qualifia ce régime de "charlatanisme", expliquant qu'aucun corps de toxicologues,
aucun département de médecine du travail et aucune agence gouvernementale n'avait reconnu, recommandé
ou endossé ce genre de traitement". Le rapport mit fin au contrat de la ville avec le programme.
Dans un entretien d'hier 3 octobre, voici ce qu'a répondu le Dr Gots: "Il s'agit d'une notion sans
valeur scientifique et dépourvue de preuves."
Keith Miller, membre du comité médical de la clinique Downtown Medical, a répondu que le rapport
du Dr Gots n'avait pas bonne réputation.
Les scientologues firent partie des nombreux représentants de religions
et groupes religieux présents parmi les services de secours et les habitants traumatisés. On leur
permit même de rester à la Croix Rouge après avoir demandé à d'autres groupes
de partir.
M. Hubbard, auteur de science fiction, fonda la scientologie dans les années
50. Il mourut en 1986. On trouve parmi ses millions d'adeptes des stars hollywoodiennes. Les scientologues croient
que les techniques d'amélioration de soi et de conseil scientologue (nommées audition), peuvent aider
les gens à mieux vivre et devenir plus productifs. Mais le prix des séances d'audition, parfois du
niveau de milliers de dollars de l'heure et les traitements agressifs que l'église fait subir à ses
critiques, lui ont valu mauvaise image.
Le Fisc américain a accordé l'exemption d'impôts en 1993 à l'église.
Les dirigeants de la clinique de Manhattan disent que peu après l'attaque
terroriste, un cadre du syndicat des pompiers contacta la Fondation pour les progrès scientifiques et éducatifs
[Foundation for Advancements in Science and Education, FASE] , groupe promouvant le système de détoxification élaboré
par Hubbard, afin d' obtenir le programme en faveur des pompiers new-yorkais.
C'est en septembre 2002 qu'ouvrait la clinique au septième étage du 139 Futton Street, un batiment
accueillant nombre de cliniques homéopathiques. Les plaques d'adresse du bâtiment n'indiquent cependant
pas de clinique à ce nom.
En plus de M. Higgins, figure aussi au Conseil de la clinique un célèbre
instructeur de l'académie des pompiers, Israel Miranda, qui pense avoir entraîné la moitié
des membres du corps de secours new-yorkais. M. Miranda enseigne par ailleurs à l'académie des employés
urgentistes.
On a vu apparaître des piles de tracts vantant le programme à Fort
Totten, le centre d'entraînement du Corps des Pompiers. Les officiels ont essayé de prendre leurs
distances pour faire comprendre qu'ils n'avalisaient pas ce programme, mais disent que ça s'est avéré
difficile
"C'est une bataille dure à gagner, explique le docteur Prezant.
Il fait observer que les pompiers font le régime pendant leurs heures de loisir et n'ont pas d'obligation
de le signaler au service. "Ce n'est pas à nous de leur dire de ne pas y aller; tout ce qu'on peut
dire, c'est qu'il n'y a pas de preuve que ça marche".
Mr. Cassidy, le membre du syndicat, ne nous a pas rappelé.
Un lieutenant nommé Rob, qui a refusé de donner son nom, a discuté jeudi du programme à
l'extérieur de la clinique. Il disait que cela comprenait un check-up par un médecin de la clinique,
4 à 5 heures de séances sauna quotidiennes entrecoupées d'exercices sur vélo ou portique
d'entrainement. Les patients recevraient aussi des dosages de plus en plus élevés de niacine.
Le lieutenant a dit ne pas avoir subi de troubles graves; il dit avoir décidé
de prendre le programme pour cesser de boire et peut-être, pour suer les toxines qu'il aurait accumulées.
"La seule raison pour laquelle je l'ai fait, c'est que j'ai l'impression de puanteur du 11 septembre".