deuxième article: Me Jean-Pierre Jougla, "une approche juridique du phénomène sectaire"
SECTES-Comment elles vous piègent
Sur le campus ou dans la rue, la chasse est ouverte
Pour séduire les jeunes, les étudiants de préférence,
les sectes ont des méthodes aguerries. Décodage.
Les jeunes intéressent les sectes. Au centre Roger-Ikor, une des
principales associations anti-sectes, cela fait déjà quelques années que l'on a fait ce constat.
"Ce n'est pas une preuve, explique la directrice, Patricia Casano, mais la majorité des victimes qui
viennent nous voir, des jeunes filles surtout, sont au lycée ou viennent d'entrer en fac."A chaque
visite ses témoi- gnages, ses souffrances personnelles. Néanmoins, note Patricia Casano, "il
y a beaucoup de points communs dans les histoires de tous ces jeunes". Le premier contact avec la secte, notamment
souvent direct, toujours habilement amené.
À l'affût des "viandes crues"
Premier lieu de "chasse" : la rue, ses bouches de métro,
ses abribus. L'Eglise de scientologie est très forte dans ce registre. Elle aurait disposé ses antennes
régionales à proximité de rues très passantes, pour être au contact de ceux qu'elle
nomme les "raw meat", les "viandes crues". Si ça ne mord pas, on improvise un petit
concert dans un square, sous couvert de l'association "Non à la drogue, oui à la vie".
C'est vendeur. Une fois l'embuscade tendue, reste à donner l'assaut. En première ligne, des jeunes
filles et des garçons, style jeunes cadres dynamiques, charmants. Leur arme : un test de personnalité,
intitulé Test Oxford Capacity Analysis. Difficile d'y déceler la trace de la Scientologie, qui n'apparait
qu'en petits caractères. Mais dans l'esprit, tout y est. "Mangez-vous lentement?", "êtes-vous
favorable à la ségrégation raciale et à la distinction des classes sociales?"
Au total, 200 questions banales ou profondes. Accepter d'y répondre revient à se dévoiler.
Et à s'exposer à un verdict sans surprise. Toujours négatif. "Le but, explique Jean-Marie
Abgrall, psychiatre, est de vous montrer que vous n'utilisez pas à fond vos capacités mais qu'on
peut vous aider à y parvenir." Grâce à des cours des cassettes. En somme, moyennant finances
: "Si les étudiants pensent que le registrar (le chargé d'inscriptions) est là pour les
aider, vous pourrez faire parvenir des flots à l'unité des finances sans vous casser la tête",
stipule une consigne interne à la Scientologie. Les "nouveaux" chômeurs bardés de
diplômes sont aussi une cible toute désignée. "Comme ces jeunes vont s'en sortir à
court terme, l'idéal pour la secte est de leur faire croire que ce sera grâce à elle",
note Jean-Marie Abgrall. La Scientologie a ainsi infiltré les files d'attente de l'ANPE, comme on l'a vu
à Toulon notamment : des jeunes se sont retrouvés en formation dans des entreprises d'Europe du Nord,
sous contrôle scientologue, avec le voyage payé par les Assedic ! Au programme : initiation à
l'informatique... et aux écrits du père de la Scientologie, Ron Hubbard. Les étudiants restent
cependant le meilleur "marché" des sectes. L'Eglise du Christ leur a même réservé
un secteur spécial, comme aux Antillais ou aux Africains. On mise sur la proximité. Seuls des étudiants
abordent d'autres étudiants, qui racontent souvent la même histoire : "J'avais l'habitude de
m'asseoir seul sur un banc pour bouquiner devant la fac, c'est là que je me suis fait aborder."
Les lycéens résistent mieux que les étudiants
Egalement dans la ligne de mire des jeunes "missionnaires" :
les clubs de gym et les bars proches des facs. Ainsi que la sortie des lycées (ce sont les mieux cotés,
avec les classes prépas), où - sauf arrêté municipal - rien n' interdit aux sectes de
distribuer des tracts. L'exercice n'est pas pour autant de tout repos. Récemment, des élèves
du lycée Victor-Duruy, à Paris, ont fait fuir eux-mêmes des scientologues qui distribuaient
leurs tests devant l'établissement. Un épisode qui vient renforcer le constat de Daniel Groscolas,
chargé du dossier "sectes" à l'Education nationale : "Il est beaucoup plus facile
de sensibiliser les lycéens que les étudiants d'université, moins captifs." De fait,
les sectes se sentent comme chez elles sur les campus, collant leurs affiches partout, inondant de tracts les boîtes
aux lettres des cités U. Sans oublier les invitations à des conférences plus ou moins bidons.
C'est la grande spécialité du mouvement raelien, qui prône l'amour des différences sur
ses affiches et le clonage humain en parallèle !
Treillis et salut nazi
Ses débats sur les extraterrestres ne sont qu'une façade
pour recruter de nouveaux adeptes : "En pleine conférence, des nanas sont venues m'expliquer les bienfaits
de l'éveil sensuel, avec propositions de stage à la clé", se souvient David, étudiant
lyonnais. L'éveil sensuel, et plus si affinités... de quoi convaincre les plus réticents.
Même tactique pour la Nouvelle Acropole. Spécialisée dans l'étude des civilisations
disparues, cette secte fait fureur auprès des étudiants en histoire. Aux conférences succèdent
les cycles de formation (payants) et les stages de développement personnel, avec une organisation très
militaire. D'ailleurs, la phase ultime consiste à faire un stage à la "Cour Pétral",
un ancien monastère situé dans l'Eure-et-Loir. Les adeptes s'y entraînent au tir, avec treillis
et salut nazi de rigueur. En hommage à quelque civilisation perdue sans doute...
DES ÉTUDIANTS CONTRE LES SECTES
Les sectes l'ont bien compris : rien ne vaut un jeune pour sensibiliser
un autre jeune. Cette règle, quelques étudiants de l'Insa-Lyon l'ont reprise à leur compte
en 1994 pour créer Issue (Info sectes spécial universités et écoles). Objectif: faire
de la prévention, "comme pour l'alcool ou le tabac", explique Frédéric, président
de l'association de1995 à 1997. Seul problème, il est difficile, en fac, de mobiliser pour des conférences
: les murs sont saturés d'affiches et les tracts jetés à la poubelle. "Sans compter,
note Frédéric, que les sectes brouillent les pistes en distribuant des tracts sur le thème
: Comment se défendre des sectes !" Issue s'emploie donc à sensibiliser les jeunes avant qu'ils
n'entrent en fac, en multipliant les interventions dans les débats organisés par les aumôneries
de villages. Les messages : "Ce qu'on voit au début n'a rien de spectaculaire, c'est pour ça
que c'est dangereux" ou "Ne vous surestimez pas en allant discuter avec des adeptes qui ont réponse
à tout". Côté lycées, Issue ne peut compter que sur les demandes de profs. Il y
a un an, l'association a envoyé des propositions de débats à 57 proviseurs de Lyon-Villeurbanne.
Résultat : deux réponses, dont une négative. "On est un peu découragé",
déclare Frédéric. Issue-Rhône a quand même fait des petits, à Paris, Grenoble
et Marseille, souvent à l'initiative d'anciens adeptes. Mais manque toujours cruellement de bénévoles.
Issue-Rhône, BP 3019, 69394 Lyon cedex 3.
Sur Internet : www.multimania.com/issueweb
Les sectes avancent souvent masquées. Elles investissent ainsi
des associations ou des lieux "jeunes".
ENSEIGNEMENT Les sectes ont leurs écoles privées
Les sectes sont soupçonnées de faire passer leur idéologie
via une cinquantaine d'établissements d'enseignement privé hors contrat en France. Dans le public,
il est rare que des enseignants fassent directement de la pub auprès de leurs élèves pour
une secte. Sur les trois dernières années, l'Education nationale n'a sanctionné qu'une dizaine
de profs, des Témoins de Jéhovah notamment. Mais plusieurs dizaines d'autres sont sous surveillance.
L'Education nationale peut aussi se piéger elle-meme : L'été dernier, le ministère
décidait d'attribuer un label à tout produit éducatif "reconnu d'intérêt
pédagogique". Or les trois premiers CD-Rom (Galswin, les aventures éducatives) ayant bénéficié
de ce label sont d'inspiration scientologue ! Une enquête interne doit déterminer si quelqu'un au
ministère a favorisé la Scientologie, très présente dans le domaine éducatif.
Parmi ses activités : l'apprentissage musical (avec l'Ecole du rythme, à Paris), les cours de dessin
(grâce à la méthode Aimé Venel, en Indre-et-Loire) et surtout le soutien scolaire :
Mot à mot, Apprendre pour apprendre, les cours Bernard Dimanche, Bon point, Boublil ou Christian Gamet dans
la région parisienne, Méthode pour apprendre dans la Sarthe et l'Institut d'aide à la lecture
dans la Loire. D'autres sectes proposent leurs services à des lycées pour des conférences
thématiques ou de l'animation bénévole (théâtrale ou musicale). Les raeliens,
comme l'Eglise de Jésus-Christ des Saints derniers jours, trouvent là l'occasion d'entrer en contact
avec les élèves pour leur proposer des activités hors temps scolaire...
SPORT Stages sous influence
Fières de compter dans leurs rangs des sportifs de haut niveau
(Arnaud Boetsch pour la Scientologie, les soeurs Willlams pour les Témoins de Jéhovah), les sectes
misent surtout sur les jeunes qui entrent dans le circuit de la compétition, en s'appuyant sur leur besoin
de dépassement. Leur promettant de meilleurs résultats, des sectes comme la Soka Gakkaï proposent
aux jeunes sportifs des séances de yoga ou de sophrologie qui dérivent vers des stages où
la secte met son emprise sur l'individu. La secte orientaliste Sri Chinmoy organise même des "courses
pour la paix" à travers la France pour mobiliser les sportifs et les enrôler....
SÉJOURS LINGUISTIQUES Attention familles d'accueil sectaires
"L'organisation des séjours linguistiques est fragile",
concède-t-on au ministère de la Jeunesse et des Sports. "Le problème, c'est que certains
pays d'accueil n'ont pas la même perception du phénomène sectaire que la France", remarque
Denise Barriolade, spécialiste de ce dossier au ministère. Les Etats-Unis, par exemple : l'été
dernier, une vingtaine de jeunes partis en séjour (non déclaré) aux States par le biais d'une
société de Rodez se sont retrouvés dans des familles de la Liberty Baptist Church. Au programme
: discussions permanentes sur la Bible, trois offices religieux par semaine, prières à la maison,
jeux religieux (le Bibleopoly), censure télévisée (chaînes religieuses uniquement),
aucune ouverture sur le monde extérieur, excepté avec des membres de la communauté. Explication
de la société de Rodez, coutumière de ce genre d'affaires : "Il vaut mieux être
trop moral que pas assez" ! "En fait, explique Denise Barriolade, les famlles de sectes, ou de type sectaire,
sont les premières à se porter candidates pour accueillir des jeunes." En Europe du Nord, ce
sont les familles scientologues qui postuleraient.
JEUX DE RÔLES Récupération satanique
Au moins trois en province et deux à Paris, c'est le nombre de
boutiques de jeux de rôles qui auraient été achetées par des sectes. Le but, une fois
encore, est de s'en servir pour amorcer le contact avec les jeunes. "Les sectes vont profiter du besoin d'évasion
et de virtuel des rôlistes", estime le sociologue Paul Ariès, soulignant les dangers de récupération
par la mouvance satanique. Selon lui, "c'est quand un individu fragilisé va s'installer dans le personnage
qu'il avait choisi de jouer que l'instrumentalisation devient possible".
CENTRES DE VACANCES Les Formations de moniteurs infiltrées
L'objectif des sectes est de pénétrer les 23 organismes
habilités par l'Etat à former les moniteurs de colonies. Soit pour y infiltrer des cadres, soit pour
y faire former leurs adeptes. Car les sectes organisent des colos, la Scientologie notamment, via l'Ecole de l'éveil
et l'Institut Aubert. L'Etat intervient quand le centre n'a pas été déclaré à
la Direction départementale de la Jeunesse et des Sports. Mais en général, les sectes font
tout en règle (locaux et encadrement conformes). L'influence sectaire étant très difficile
à détecter, une inspection ne pourra que donner lieu à un rapport positif brandi ensuite comme
une caution par la secte.
WEB : LES SECTES TISSENT LEUR TOILE
Les stratégies de pénétration du Web sont diverses
: celle des raeliens consiste à investir les forums pour faire leur pub et vanter les mérites d'un
gouvernement mondial composé de "génies" ! Mais sur Internet comme ailleurs, c'est la Scientologie
qui paraît la plus efficace. Pratiquant le "spam" (courrier diffusé sans avoir été
demandé), la secte propose, par exemple, de vous envoyer son test de personnalité en échange
de votre nurnéro de téléphone et de votre adresse. Histoire de ne pas perdre le contact...
La Scientologie est parvenue à caser des liens sur des sites très fréquentés par les
jeunes, celui de Séga, par exemple. Mieux : tapez "sectes" dans le moteur de recherche deYahoo
et vous trouverez un site... pro-sectes, qui cogne sur les associations de lutte comme l'ADFI. En revanche, tapez
"religion" et vous tomberez sur les milliers de sites perso que la Scientologie a créés
pour ses adeptes. Des sites stéréotypés, où seul le nom de l'hôte change. L'objectif
: noyer les moteurs de recherche pour les empêcher de trouver les sites critiques à son égard.
La secte voulait mettre 116000 sites en ligne, mais les moteurs de recherche n'en ont répertorié
que 3%. Ça fait quand même près de 3500 sites !
"Le jeune est une cible idéale pour les sectes"
Selon Paul Ariès, politologue et sociologue, il est aisé pour les gourous de manipuler une génération
en mal de valeurs et d'esprit critique.
Phosphore: Qu'est-ce qu'une secte ?
Paul Ariès
: On ne doit pas confondre nouveaux mouvements religieux et sectes. Dans un cas, on a ouverture sur l'autre, sur
un au-delà, en général synonyme d'amour. Dans les sectes, c'est au contraire l'enfermement,
la négation de la pluralité et la mort de l'esprit critique. En somme, pas la peine de s' interroger,
puisqu'on vous donne des réponses à tout. Notre société est censée se reconnaître
dans des valeurs humanistes, celles de la République : liberté, égalité, fraternité.
Or, aucune secte ne reconnait l'égalité entre les hommes. Développer des modes de vie alternatifs,
vivre en retrait de la société ne constitue pas un problème en soi. Sauf lorsqu'on décide
de ne plus entretenir un rapport vivant au monde. Là, il y a danger. Reste que le mot "secte"
est piégé. Ça fait "petit groupe" vis-à-vis d'une religion établie.
Si l'on se réfère au christianisme, taxé de secte à ses débuts, ça peut
même faire minorité oppressée. Et donc, la rendre sympathique. Or, pour la plupart, les sectes
ne sont pas des petits groupes mais des machines puissantes, à l'échelle mondiale.
Les jeunes sont-ils une cible particulièrement vullnérable?
Le jeune constitue le prototype même de l'adepte pour une secte, car il est la victime directe de trois régressions
dues à la mondialisation. Une régression sociale tout d'abord, qui ne lui offre souvent que précarité
et petits boulots. Une régression politique également:on a assisté ces dernières années
à une perte des grandes utopies auxquelles, sur la base du romantisme, pouvait se rattacher l'adolescent.
D'où la crise du militantisme et le développement de l'abstentionnisme. Mais la régression
la plus grave est culturelle. Le jeune est habitué aujourd'hui au dressage commercial. Ses grands-parents
portaient des signes religieux, ses parents des signes politiques, lui porte des marques. Ce sont aujourd'hui le
marketing et la pub qui font rêver le jeune, en manipulant ses désirs. On lui dit : "Grâce
à nos produits, tu vas être beau, puissant et avoir du succès auprès des filles ou des
garçons." Tout cela crée un environnement propice pour les sectes, qui vantent de la même
façon leurs méthodes mirades pour chasser la faiblesse et réussir sa vie. Sans compter qu'avec
l'allongement de la durée des études, ajouté au chômage, on reste jeune plus longtemps
qu'avant. On va donc s'installer dans une longue période de transition, de recherche personnelle, qui va
faciliter l'instrumentalisation des sectes.
Quel intérêt les jeunes présentent-ils pour
les sectes ?
D'abord, le jeune offre surtout l'avantage d'avoir du temps, peu de responsabilités et donc de pouvoir s'engager
pleinement, contrairement à un père ou à une mère de famille. Aussi disponible que
volontaire, le jeune est prêt à un rapport passionnel avec la secte. Mais à la différence
d'un rapport amoureux, où ce phénomène peut exister, il n'y a pas de donnant-donnant dans
la secte. Le sujet va peu à peu perdre son autonomie, pour finalement disparaitre au profit de la secte,
qui sait bien que plus tôt elle prendra l'individu, mieux elle le coincera et réussira plus tard à
lui extirper de l'argent. Il va peu à peu s'installer un processus de fidélisation qui fait que les
amis ou la famille auront plus de difficultés par la suite à faire sortir l'adepte de la secte. Les
sectes savent aussi que les ados et les jeunes adultes constituent aujourd'hui le modèle de comportement
de la société. Les parents imitent leurs enfants, qui décident souvent où on part en
vacances, ce qu'on mange, comment on s'habille. L'intérêt pour les sectes est donc de façonner
les jeunes à leur image, pour généraliser ce modèle aux adultes. Il ne faut pas oublier
non plus que le jeune est bon pour l'image de marque de la secte. Ça facilite le recrutement.
Les jeunes sont-ils de plus en plus ciblés par les sectes
?
Ce qui est certain, c'est qu'il y a de plus en plus de jeunes dans la nébuleuse sectaire. L'offensive des
sectes a surtout lieu dans les grandes villes, épargnant relativement les campagnes et les petites villes,
où les familles sont moins déstructurées et où l'on a davantage gardé des repères.
Le succès grandissant des sectes auprès des jeunes s'explique aussi par leurs méthodes : elles
se servent des moyens de communication et du langage des jeunes. On le voit avec l'explosion de leurs sites sur
Internet
Quel est le meilleur rempart contre les sectes ?
Ce devrait être la culture. Et donc l'école. Seul problème : le système éducatif
n'a plus vocation à former de bons citoyens mais des individus prêts à s'insérer dans
la vie économique. On est trop dans la culture Internet. Les technologies de la connaissance ne suffisent
pas pour développer l'esprit critique. Beaucoup d'étudiants attendent par exemple des solutions toutes
faites pour réussir. Ils sont déjà formatés pour les sectes.
POUR EN SAVOIR PLUS
Des adresses
. CCMM (Centre Roger Ikor-Centre de documentation, d'éducation
et d'action contre les manipulations mentales) : 138, avenue Félix-Faure, 75015 Paris. Tél. :01.53.98.73.98.
·ADFI (Association pour la défense des familles et de l'individu) : 10, rue du Père-Julien-Dhuit,
75020 Paris. Tél.:01.47.97.96.08 (60 antennes en province).
Quelques livres
. La Scientologie:Laboratoire du futur?,
Paul Ariès, éditions Golias. Une bonne analyse des méthodes, de la mécanique interne
et des objectifs de la Scientologie. Passionnant.
. Sectes, mensonges et idéaux,
Nathalie Luca, Frédéric Lenoir, éditions Bayard. Un tour d'horizon assez complet et accessible
des mouvements sectaires les plus actifs aujourd'hui. Sectes. La
loi vous protège, servez-vous de La loi, François
Pignet, édité par le CCMM. Abus de vulnérabilité, extorsion, démarchage, tout
ce qu'il faut savoir des lois qui vous permettent de vous protéger des sectes.
Sur Internet
www.geocities.com/CapitolHill/3455/index.html
Deux sites bourrés de témoignages et de conseils concernant
les sectes citées dans l'enquête. Et d'autres.
[ajouté]: http://www.antisectes.net (ici)
Phosphore février 2000
Une approche juridique du phénomène sectaire
En cumulant les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, le gourou établit
un pouvoir de type totalitaire tout en tentant d'utiliser le fonctionnement de la justice démocratique au
pur profit de la secte.
Jean-Pierre Jougla. Avoué à la cour. Chargé
de cours en médecine légale à l'université Paris V et à l'université
Claude-Dernard à Lyon
Le législateur français s'est intéressé à quatre reprises
au phénomène sectaire. Non pas pour légiférer, estimant que " l'arsenal juridique
était suffisant ", mais pour tenter de mettre de l'ordre dans les esprits grâce à l'éclairage
des libertés publiques sur des agissements critiquables. Un premier rapport est passé inaperçu
; un second rapport, dit rapport Vivien, fut publié en 1985 ; en 1995, un troisième rapport, dit
rapport Guyard et Gest, donnait une liste de 172 groupes sectaires ; en 1999, un quatrième rapport sur l'argent
des sectes complétait la liste du précédent. Ces travaux parlementaires, qui se basaient sur
l'audition de nombreux experts, sur les rapports de services de police et sur d'innombrables documents adressés
aux parlementaires par les sectes elles-mêmes, ont fait percevoir au grand public la dangerosité sectaire.
Comme on pouvait s'y attendre, ces rapports parlementaires ont été pour les sectes l'occasion d'organiser
leur défense en les amenant à se regrouper pour crier, tantôt à l'injustice, tantôt
à l'amalgame ou à la violation des libertés fondamentales, ou bien àl'atteinte à
la liberté religieuse, ou encore à la manipulation par de prétendus lobbies anti-sectes, lesquels
n'ont jamais existé que dans l'imaginaire des négationnistes du phénomène.
Quelques contresens à éviter
Je laisserai de côté les approches juridiques habituelles du phénomène
sectaire qui s'interrogent essentiellement, avec des trémolos angoissés, sur les atteintes que la
mise en oeuvre du droit pourrait faire peser sur la liberté de croyance revendiquée par les sectes
(dans ce domaine, celles-ci savent toujours trouver une communauté d'intérêts). L'angoisse
est d'ailleurs telle, sous la plume des juristes pro-sectes, que pas une fois ils ne s'intéressent au sort
des victimes de sectes et que lorsqu'ils en parlent c'est pour préciser immédiatement qu'il ne s'agit
que de situations exceptionnelles, affectant telle ou telle secte pathologique qui ne saurait en aucune façon
être comparée aux dizaines d'autres sectes existantes et qu'il ne faut pas succomber au vilain péché
de " l'amalgame ". Tendant la main à certains juristes, les sociologues des religions, dont le
terrain d'observation était peut-être en train de se réduire en Europe, se sont emparés
du phénomène sectaire en le baptisant du vocable de "nouveau mouvement religieux". L'effort
déployé par certains pour mettre le phénomène sectaire sur le plan religieux n'est
pas anodin. Les prétendus penseurs " ès sectes ", qui s'octroient à eux-mêmes
le label exclusif d'experts en religions modernes, veulent en réalité interdire à la justice
"du monde " de se prononcer sur le sujet en postulant que la sphère d'activité des "
nouveaux mou-vements religieux " ne peut être comprise par les laïcs, prétention exprimée
le plus souvent en termes contemporains de violation des libertés de conscience et de croyance, libertés
dont les sectes se soucient d' ailleurs bien peu intra muros. A les entendre, le juge devrait rester muet devant
les pratiques répréhensibles dont il a connaissance, en considérant que la liberté
de croyance de l'adepte met celui-ci hors de portée de la sphère du judiciaire. Nous sommes bien
là dans une opposition de pouvoirs et de systèmes normatifs relevant d'ordres différents.
En clair, la secte ne reconnaît comme juge de ses adeptes que l'autorité judiciaire qu'elle croit
elle-même pouvoir être. Il n'est donc pas rare de rencontrer, au sein des groupes sectaires, des sortes
de tribunaux privés qui, au moyen d'une forme de confession, entendent soustraire leurs adeptes à
la sanction de la justice humaine, ce qui évite accessoirement que l'attention extérieure soit attirée
sur le groupe, renforce la cohésion interne, mais peut aussi placer le gourou et ses adeptes dans une situation
répréhensible de non-dénonciation et de complicité. Cela représente, en filigrane,
une volonté de la secte de dénier a priori le sens de l'acte judiciaire. Comme si la justice de la
République ne pouvait rien connaître à du sens " supérieur" et devait se cantonner
à des faits découlant de volontés "ordinaires".
La secte comme entité étatique
Cette prétention à appartenir à une sphère extérieure au judiciaire
relève d'une aspiration politique évidente que le droit public et le droit constitutionnel ont habituellement
vocation à connaître. La secte (ou le gourou) édicte en effet la norme - et quelle norme !
- régissant le fonctionnement du groupe. Elle est également en charge de l'exécutif à
l'intérieur de ce qu'il faut bien appeler ses frontières (même si elles n'apparaissent que
virtuelles à un observateur extérieur, alors qu'elles existent bel et bien pour les adeptes) et elle
entend évidemment rester investie de l'autorité judiciaire sur les adeptes jusque dans les plus petits
actes de leur vie quotidienne. Il ne s'agit donc de rien d'autre que de l'expression de la souveraineté
et même tout simplement de l'expression d'une souveraineté absolue. Cette souveraineté, du
type de celle qui sous-tend les Etats, se mêle à la conviction qu'ont la plupart des sectes d'être
investies d'une " mission ". Cela débouche immanquablement sur une prétention hégémonique
qui relèverait utilement d'une analyse s'inspirant de celles qui sont utilisées en droit international
public. La secte fonctionne en effet comme une véritable enclave étrangère, puissance étrangère
dans le périmètre de l'État. Nous sommes donc bien loin du droit associatif. Le phénomène
sectaire se caractérise par une extraordinaire cohésion qui trouve son ciment à trois niveaux
: ce que l'on pourrait appeler tout d'abord un " territoire énergétique", un " lieu
vibratoire ", qui constitue à proprement parler un royaume ou un empire ; en second lieu, ce que l'on
pourrait comparer à un peuple, tant les adeptes ont conscience d'appartenir à un groupe distinct
utilisant même une langue propre par le biais d'une grille interprétative ; enfin, au troisième
niveau, un chef omniscient et omnipotent qui pourra, après sa mort, être encore plus présent
car il sera considéré par les adeptes comme libéré des pesanteurs de la matérialité
du corps. En résumé : un royaume, un peuple, un chef. C'est cette conviction de constituer une entité
autonome et indépendante, en quête de reconnaissance et de protection, qui amène malgré
tout les sectes à un comportement paradoxal. Celui-ci consiste, d'une part à avoir recours systématiquement
au juge pour tenter de faire sanctionner, en niant au passage le droit à la liberté d'expression,
ce qu'elles considèrent comme une atteinte à leur liberté de pensée, atteinte vécue
par le groupe comme une véritable agression comparable à un acte de guerre et présentée
par le gourou comme tel pour renforcer la cohésion des adeptes. Celui-ci consiste d'autre part à
opposer au même juge un refus de s'immiscer dans la réalité sectaire lorsque celle-ci est vécue
par une victime comme constituant un dommage et donc soumise en tant que telle à l'appréciation d'une
juridiction par ailleurs peu au fait de la réalité sectaire. Chacun de ces aspects pourrait donner
lieu à une longue analyse.
La secte ou la confusion des pouvoirs
Il faut ici parler de la confusion des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire
entre les mains d'un seul, ce qui est le propre du fonctionnement sectaire, et rappeler que cette confusion avait
déjà amené Montesquieu à considérer sagement qu'elle devait être évitée,
dans la mesure où seule la séparation des pouvoirs pouvait fonder raisonnablement la constitution
d'une société. Le droit a donc un premier éclairage pertinent à apporter à cette
curieuse remise en cause du système démocratique moderne par ce qui n'est tout simplement qu'un retour
aux siècles passés et à l'obscurantisme politique.
Le pouvoir législatif du gourou
Les prescriptions de toutes sortes, innombrables et de niveaux normatifs aussi divers que l'interdic-ion
d'avoir des rapports avec la " vieille vie" (famille, profession, société, etc.) ou la
réglementation des façons de se nourrir ou de s'habiller par exemple, tissent autour de l'adepte
à la fois le cadre protecteur auquel il aspire et les frontières auxquelles il ne pourra plus échapper.
Ces prescriptions sont l'un des éléments essentiels des groupes sectaires et ont une telle prégnance
qu'elles représentent pour le groupe sectaire une force supérieure à la loi, laquelle loi
ordinaire sera vécue comme n'ayant pas vocation à s'appliquer au groupe (sauf pour le protéger
des attaques extérieures). Sans caricaturer, l'on peut dire que la secte est convaincue qu'elle n'a pas
à obéir aux règles de la société parce qu'elle est d'essence différente
et supérieure. Cette conviction ne l'empêchera pas d'avoir recours plus que de raison à la
loi "séculière" pour mettre en difficulté toute personne considérée
comme adversaire du groupe, et pour renforcer le sentiment des adeptes d'être l'objet d'attaques extérieures.
Dans cette perspective de "relativisation ", de dévalorisation et de " délégitimation
" de la loi, le recours aux faux témoignages, à la soustraction de preuves et à divers
moyens de pression, fréquemment rencontré à l'occasion de procès, n'est analysé
par l'adepte que comme un acte de résistance à l'ennemi et perd à ses yeux toute dimension
d'illégalité pour devenir une sorte de désobéissance civique. Il nous faut donc nous
interroger sur la " légitimité " de la norme posée par le gourou ou par le fondateur
de la secte. La loi régit des situations interhumaines et trouve sa légitimité dans l'autorité
originelle qui l'a définie. Pour rester dans la perspective de notre droit français, la loi trouve
sa force dans la souveraineté populaire, c'est-à-dire dans l'idée que chaque citoyen est à
l'origine de la loi à laquelle il doit obéir en ayant contribué à son élaboration
par la raison. L'ensemble des normes sectaires, au contraire, est édicté par le guide, par le gourou,
lequel fonde son autorité de législateur du groupe soit dans son " savoir ", soit dans
la " tradition " revue et interprétée par lui, soit encore dans une "révélation".
Le gourou se positionne comme étant à l'origine du droit interne au groupe, détenteur et interprète
de la norme, et s'autoproclame protecteur de cette loi. L'adepte est dépossédé de toute autonomie
de sa volonté. Piégé dans le paradoxe, il proclame avoir atteint une liberté d'un autre
ordre alors qu'il ne peut en aucun cas participer à l'élaboration de la norme. C'est en cela que
le pouvoir normatif sectaire réalise une véritable régression par rapport à la modernité
du droit et c' est en cela que le système sectaire peut préfigurer un modèle appauvri d'un
droit futur dont il y a tout à redouter, à une époque où le citoyen, pour de multiples
raisons, a le sentiment d'être dépossédé de la souveraineté dont il finit même
par ignorer qu'elle lui appartient et en vient à rêver au paradis perdu de la tribalité. Aucune
évolution des rapports interhumains au sein de la secte n'est donc envisageable et c'est l'une des caractéristiques
des groupes sectaires qu'ils soient dépourvus de tout projet par rapport à ce que l'on pourrait appeler
la dimension de l'immanence. La logique sectaire est sous l'éclairage de sa norme, celle de la fin de l'histoire,
pour ne se réduire qu'à la répétition de celle du gourou, ce dont on s'aperçoit
en observant les sectes modemes de deuxième génération. Mais à côté du
pouvoir législatif, il y a, selon ce que nous a enseigné Montesquieu (après Locke), le pouvoir
exécutif.
Le pouvoir exécutif du gourou
Montesquieu nous dit que le pouvoir exécutif doit être mis dans les mains d'une
autorité autre que celle qui détient le pouvoir législatif. Sur ce point encore, le fonctionnement
sectaire montre que la sphère de l'exécutif relève de la compétence du gourou, soit
directement dans le cas de sectes réduites, soit par l'intermédiaire de " lieutenants "
dans le cas de sectes régnant sur plusieurs milliers de personnes. L'exécutif est la mise en pratique
des prescriptions élaborées par le législateur. Et c'est dans l'exercice de ce pouvoir exécutif
que me semble résider la spécificité du " métier de gourou ", lequel a pour
fonction essentielle d'amener perpétuellement chaque adepte à l'imitation du modèle d'identification
que le chef est censé représenter. La confusion de ces deux pouvoirs entre les mains d'une même
personne, ce qui est la règle dans les sectes, fait que les libertés individuelles ne sont plus garanties.
Mais il est vrai que lorsque les sectes parlent de liberté, elles ne visent pas les libertés fondamentales
de leurs adeptes, mais plus idéalement les libertés de ceux-ci par rapport aux déterminismes
personnels qui font l'humaine condition, ce qui est une façon très perverse de déplacer le
débat, d'opérer une confusion de termes et de faire croire aux adeptes qu'ils sont simplement prisonniers
d'eux-mêmes chaque fois qu'ils pourraient imaginer qu'ils le sont en réalité de leur gourou
qui ne se présente au contraire que comme porteur de liberté. Accessoirement, cette présentation
de la liberté offre au gourou l' avantage secondaire de réduire à néant la dimension
de citoyenneté devenue inutile et dangereuse pour la secte, dimension dont l'adepte n'est désormais
plus porteur. Ce faisant, le gourou construit un pouvoir de type totalitaire, et sur ce point les analyses du totalitarisme
d'Hannah Arendt peuvent parfaitement s'appliquer au phénomène sectaire.
Le pouvoir judiciaire du gourou
Enfin le troisième pouvoir (la troisième puissance aurait dit Montesquieu, troisième
puissance que les juristes constitutionnalistes qualifient " d'autorité "), c'est la sphère
du judiciaire, de cette fonction qui consiste à dire le droit à l'occasion d'un litige. Il est évident
que confier le pouvoir judiciaire à celui qui a pour fonction d' administrer ou mieux encore de légiférer,
et dans le cas du gourou les deux à la fois, c'est instaurer sûrement l'arbitraire et le despotisme.
Mais dans la logique sectaire, la toute-puissance du gourou serait entamée de façon inacceptable
s'il était dépossédé par un tiers de cette fonction de juger, puisque l'une des composantes
essentielles du fonctionnement sectaire est l' irrationnel, impossible par définition à partager.
L' adepte ne peut d'ailleurs accepter cette confusion des pouvoirs entre les mains de son gourou que parce qu'il
aspire confusément, par le biais de sa demande fusionnelle, à accéder à la même
toute-puissance et à en manifester une parcelle sur le monde extérieur qu'il a pour mission de conquérir
et de " spiritualiser ". En abordant la question du pouvoir judiciaire par le biais de la nécessaire
séparation des pouvoirs, nous avons une transition toute trouvée avec la notion de droit au sens
restreint, habituellement retenu lorsqu'on parle des sectes.
L'émergence d'un droit sur les sectes
Rompant avec l'approche constitutionnelle, il convient de dire quelques mots sur la mise en oeuvre
concrète du droit à l'occasion des litiges qui peuvent apparaître entre les sectes et les personnes
qui en sont victimes. L' approche du phénomène sous l'angle de la victime permet d'ailleurs d'échapper
à l'apparente difficulté systématiquement avancée par les sectes qui, voulant aborder
le contentieux par la notion de groupe et des libertés fondamentales qui y sont afférentes, veulent
laisser croire que nul ne peut les critiquer sous peine de porter atteinte aux libertés de pensée,
de croyance et d'association qu'elles revendiquent. C'est de leur part (volontairement) oublier que les droits
de l'homme ont été définis justement pour protéger l'individu du despotisme politique
et non pas pour réguler les rapports humains, régulation qui relève de l'exercice des droits
communs dont la secte remet précisément la légitimité en question. C'est aussi oublier
que ces libertés fondamentales peuvent également trouver une limite dans l'exercice de la liberté
d'expression qui ne saurait être interdite à ceux qui ont un droit essentiel à formuler leurs
critiques sans être réduits au silence. Cette exigence sectaire de limiter la liberté d'expression
par le recours systématique au procès, constitue d'ailleurs l'un des critères retenus par
le rapport parlementaire de 1995. Seul le droit pénal est habituellement pris en considération par
les commentateurs. Il est vrai que les atteintes aux biens, les violences, mauvais traitements ou pratiques sexuelles
interdites, et même assassinats sont de nature à frapper les esprits. Mais si le nombre de ces affaires
pénales, liées à l'activité sectaire, est en augmentation chaque année, il faut
savoir qu'il ne représente, avoisinant la centaine, qu'une part infime de la réalité. En effet,
la victime directe (adepte, enfant d'adepte, conjoint d'adepte) est la plupart du temps en état de sidération
et de paralysie, quand elle n'est pas l'objet de menaces ou d'intimidations qui lui interdisent toute démarche
active de saisine de la justice. La victime de secte doit la plupart du temps traverser une période de cicatrisation
et de reconstruction psychologique qui peut durer des années et ne se terminer malheureusement qu'après
l'expiration des délais légaux de prescription qui sont respectivement d'un an, de trois ans et de
dix ans selon que l'infraction constitue une contravention, un délit ou un crime, interdisant par là
même la mise en route de l'action pénale. Si l' aspect pénal doit être pris en considération,
il faut souligner qu'il a eu pour résultat d'amener, depuis des années, à considérer
à tort que seuls doivent être pris en considération les actes répréhensibles
commis par les sectes. C'est pour rompre avec ce travers que j'ai commencé à aborder le phénomène
sectaire sous l'angle du droit public. Mais c'est essentiellement dans la sphère du droit privé,
et plus particulièrement du droit civil, mais pas exclusivement, que la nuisance sectaire est la plus fréquente,
même si elle n'y est pas spectaculaire mais plus spécifiquement constitutionnelle. La quasitotalité
de l'activité juridique des cabinets spécialisés dans le problème sectaire concerne
la sphère familiale : divorces occasionnés par l' appartenance d'un conjoint à un groupe sectaire
; revendication de l'autorité parentale, droit de visite et d'hébergement pour un enfant refusé
au parent adepte ou contesté aux grands-parents par les deux parents membres d'une secte ; refus ou impossibilité
de participer à l'entretien du ménage ; désaccord quant aux choix éducatifs... mais
aussi captation d'héritage, prodigalité au profit du gourou, etc. L' intervention du droit privé
dans le monde sectaire n'est pas prise en compte au niveau statistique, parce qu'un litige de cet ordre reste avant
tout, aux yeux de l'administration judiciaire, un divorce ou un droit de garde, même si le contexte qui a
fait naître le procès est en premier lieu lié à une secte ; cette absence de prise en
compte du droit privé fausse donc l'idée que l'on peut se faire des dommages causés par les
sectes, ces derniers restant dans l'esprit du public limités à la sphère pénale. Je
terminerai ce bref tour d'horizon, nécessairement incomplet, sur l' apport du droit, et plus exactement
des droits, à la compréhension du phénomène sectaire en tentant de résumer cet
article. La secte, quelle que soit sa taille, est une structure dogmatique de soumission, fermée sur elle-même
(soumission méthodique, imposée ou volontaire, à un chef présent ou virtuel), dans
laquelle l'individu perd sa dimension de personne et de citoyen et régresse vers une dépendance psychologique,
intellectuelle, émotionnelle et parfois physique à une autorité absolue, non contrôlée,
qui cumule à la fois les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, dans la perspective
utopique ouverte ou cachée d'une fragmentation des États de droit en un réseau hégémonique
de groupuscules totalitaires d'essence étatique.
Jean-Pierre Jougla
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