Alain (prénom d'emprunt) a 28 ans.
Alain a insisté: il faut rappeler dans l'article qu'il est classé schizophrène. Il faut dire
que les psychiatres ont respecté ses droits, mais pas les scientologues. Il tient beaucoup à ce que
je ne déforme pas ce qu'il m'a raconté de sa vie. Il aime beaucoup discuter de Droits de l'Homme,
et de statistiques.
Alain est intelligent, il parle bien; il dit qu'il est grand; je ne l'ai jamais rencontré
mais j'ai discuté de nombreuses heures au téléphone avec lui. Son discours est logique, et
en ce qui me concerne, il m'a semblé qu'un de ses défauts était le manque de patience, peut-être
est-ce cette impatience qui le fait classer chez les schizophrènes, ou d'autres choses que nous n'avons
pas abordées au cours de ces entretiens.
Alain tient à faire savoir au monde entier tout ce que la scientologie lui a fait endurer,
et ce qu'a subi sa famille, en particulier sa maman, pour avoir écouté les mensonges des scientologues.
La maman d'Alain est entrée en scientologie pour aider son fils qui avait des difficultés
comportementales. Il lui arrivait de se bagarrer avec des camarades.
Le père d'Alain a déboursé une fortune - plus d'un million de Francs français,
dans deux associations scientologues très connues dans la secte, celle de Lausanne et celle du "Ranch
Mace Kingsley" où quelques parents scientologues expédient leurs enfants supposés avoir
des problèmes.
Ce ranch n'a pas bonne réputation, même en scientologie, depuis quelques temps.
Il doit des sommes importantes à divers clients.
La description que la père d'Alain m'a faite de son fils correspondrait à celle
d'un enfant turbulent, caractériel, ayant des problèmes de sociabilité, et des difficultés
de discipline. Il explique qu'Alain a plutôt bien réussi ses études secondaires jusqu'à
un moment, probablement vers l'adolescence, la puberté.
Le père d'Alain est très fatigué de toute cette histoire, qui dure depuis
une quinzaine d'années, car non seulement la scientologie a bouleversé la vie de son fils, mais aussi
celle de son épouse, des deux frères d'Alain, et d'autres gens alentour.
Et enfin, la scientologie a mis indirectement fin à la vie du jeune homme qui est mort
lorsqu'Alain, désespéré de penser qu'il devrait peut-être repartir en scientologie alors
qu'il revenait de leur ranch aux USA, s'est jeté du haut d'un pont routier en pleine nuit.
Il tombe sur un jeune homme
Il tomba malheureusement sur un passant qu'il ne pouvait avoir vu dans l'obscurité.
Le tribunal, épreuve supplémentaire pour la famille déjà très
désolée et déboussolée, a acquitté Alain de la mort de ce jeune homme. Mais,
selon Alain, la présidente du tribunal ne l'a pas laissé expliquer ce qui s'était passé
en scientologie.
Les juges ont estimé qu'il était impossible, vu son état d'esprit au moment
de la tragédie, d'attribuer à Alain une responsabilité dans le décès du jeune
homme. Ils ont demandé qu'il se fasse soigner en psychiatrie.
La vraie responsable de ce désastre, la secte scientologie, n'a pas été
inquiétée ni citée à comparaître. Elle n'a pas remboursé les sommes dépensées
par le père, ni même tenté de s'excuser: la secte ne s'excuse jamais. Elle n'a pas versé
un sou à la famille du jeune homme tamoul qui est décédé. Elle n'a pas aidé
la famille d'Alain à surmonter cette épreuve.
A la même période, un procès se déroulait contre la secte en France,
au cours duquel plusieurs responsables écopèrent de peines de prison et de fortes amendes pour homicide
involontaire, extorsion et escroquerie.
En Suisse, la secte avait déjà été condamnée au moins deux
fois pour abus de faiblesse.
Ce n'était pas le premier procès, et de loin; Hubbard, le gourou de la secte avait
déjà été condamné en France à 4 années de prison ferme pour escroquerie
et extorsion. Un autre procès avait condamné un responsable scientologue pour non-assistance à
personne en danger. D'autres encore avaient donné tort à des pratiques scientologues.
Aux Etats-Unis, la scientologie vient de payer une somme probablement énorme à
la famille de Lisa McPherson, morte à cause de la scientologie.
Durant la puberté d'Alain, ses parents ont demandé de l'aide à des psychologues
et à des psychiatres. Alain a passé quelques jours en observation, puis a repris son existence d'élève.
C'est alors que la maman d'Alain a entendu parler de la scientologie par la branche suisse de la secte.
Elle s'y est engagée avec son fils, prenant des cours et des séances d'audition,
la pseudo-psychanalyse à la mode hubbardienne.
C'était en 1989.
L'appartenance d'Alain à la scientologie n'a pas vraiment arrangé les choses dans son existence:
la secte pousse ses adeptes à croire qu'ils sont supérieurs au reste de l'humanité.
Cela peut renforcer les difficultés relationnelles de certaines personnes.
Alain a donc eu maille à partir avec quelques camarades qui ne partageaient pas "ses
opinions de scientologue". La scientologie renforce souvent le sentiment de mépris ou de condescendance
envers le reste de l'humanité, en particulier chez des gens fragilisés par les aléas de l'existence.
On a vu de grands timides devenir à peine supportables pour les autres après avoir
passé seulement quelques jours en scientologie.
Les méthodes employées par la secte aboutissent presque toujours à une hypertrophie
de l'égo.
Peut-être est-ce ainsi que les difficultés sociales d'Alain ont continué
ou ont empiré. Alain était trop fragile ou encore trop instable pour passer au laminoir scientologue.
Toujours est-il que la maman d'Alain, convaincue par les belles paroles des scientologues, a
réussi à entraîner son mari à aller plus loin dans l'engagement. Ils allaient expédier
leur fils au loin, dans un "ranch" du Nouveau Mexique, dans la campagne rocailleuse du sud des Etats-Unis.
Le ranch s'appele le Ranch Mace Kingsley.
Alain raconte: il y a deux ranches, celui d'en haut, où il y a la direction et les filles,
et celui d'en bas, où on garde les garçons. Il faut prendre la voiture pour aller de l'un à
l'autre, explique-t'il. C'est un peu loin des lieux habités, paraît-il.
Le ranch a poussé le père d'Alain a acheter une caravane qui servait de logement
à son fils, arrivé peu avant son dix-huitième anniversaire en septembre 1993. Cette dépense
s'est ajoutée aux sommes considérables engagées par la famille pour aider Alain.
Lausanne
Cela faisait quatre ans et des dizaines de milliers de dollars que la famille avait déjà
dépensés en scientologie lausannoise, pour un résultat manifestement insatisfaisant pour la
maman comme pour Alain.
Lui-même ne se plaint pas vraiment de ce qu'il a vécu à Lausanne, où
"les gens étaient assez sympas". Il faut dire qu'il était encore assez adolescent et que
le concon familial était tout proche.
- "Là-bas, ils m'ont fait faire un cours de communication, un cours sur l'étude,
des cours sur les gens "suppressifs", et j'allais souvent écouter leurs conférences, tout
ça. J'y allais deux ou trois fois par semaine, parfois plus. J'assistais à presque toutes les conférences."
- "Mon père, c'est un honnète homme, juste un peu sévère. Il
m'avait dit de ne plus aller en sciento, je ne l'ai pas écouté: mes parents se disputaient des fois
à cause de ça, mon père pensait que ce sont des escrocs, ils ont été à
deux doigts de divorcer."
- "Je croyais appartenir à une élite, j'étais parti pour sauver le
monde, pour faire des scientos de haut niveau... puis on m'a envoyé au ranch. Je suis passé par Chicago
avec maman, il a fallu signer de papiers pour entrer aux USA. On me disait que j'allais être libre..."
Le Ranch Mace Kingsley
Alain, accompagné de sa mère, arriva donc au Nouveau-Mexique. Il ne reverrait pas
ses parents avant 6 ou 9 mois. Il ne reverrait sa maison qu'un an plus tard. Il ne parlait guère l'anglais,
et une seule jeune fille, une belge de quatorze ou quinze ans, parlait français au ranch. Mais parler français
était mal vu. Une jeune américaine parlait aussi un peu le français avec lui.
Peu après son arrivée, il fit connaissance de "son auditeur", ce "technicien
religieux" scientologue supposé aider Alain à y voir plus clair et à mieux se comporter
dans l'existence.
Mais les règles de la vie communautaire imposée ne convenaient guère à
ce juene homme anxieux. Il tenta de fuir au bout d'un mois. Son auditeur le rattrappa en voiture.
Alain lui dit qu'il allait voir les cops,
la police, qu'il en avait assez du "ranch", et de la scientologie.
Son auditeur descendit de voiture et le boxa à trois ou quatre reprises en pleine figure.
Alain eut "du mal à ne pas tomber dans les pommes", il dut s'assoir. Difficile de croire les gens
qui vous boxent -- mais Alain prit peur et rentra au bercail - au ranch, qui n'était guère qu'à
500 mètres de là.
Alain a une fois lancé une pierre à quelqu'un; il ne voulait plus travailler, il
a voulu se suicider, c'est là qu'on l'a séparé des autres et mis dans la caravane payée
par son père.
Il eut à subir les rigueurs de "l'éthique" scientologue - le système
punitif sectaire, sans jugement ni avocat. C'est à ces périodes qu'il devait passer 12 ou 15 heures
par jour "à repeindre des grillages", et ne dormir que quatre heures par nuit. Il en est encore
furieux. Un des sous-cadres du ranch, Jimmy, lui jetait des pierres quand il ne travaillait pas assez dans cette
section disciplinaire inventée par Hubbard, le gourou de la secte.
Une autre fois, Alain raconte qu'on l'a accroché à un tourniquet et qu'on le frappait
à coups de pieds; il explique qu'on voulait lui donner la leçon, parce qu'il ne pensait pas comme
"eux".
En plus des obligations de certaines journées harassantes, de l'interdiction de flirter
avec les quelques filles qu'il croisait rarement, et du peu de distraction disponible, le ranch ne redistribuait
qu'une petite somme chaque semaine au jeune adulte qu'il était devenu.
Il ne pouvait pas téléphoner à ses parents. Il doit y avoir 7 ou 8 heures
de décalage horaire entre le Nouveau-Mexique et la Suisse. La seule fois où son père avait
envoyé un fax, on l'avait censuré: pas de courrier, pas de téléphone...
- "j'avais pas le droit de raconter ce qui se passait au ranch. C'est la censure."
Les sorties étaient réduites: cet internat du ranch ne relâche un peu la
pression que le dimanche, mais c'est vraiment difficile de dépenser quoi que ce soit à Reserve,
ce village de moins de 400 âmes du Nouveau-Mexique, siège du comté de Catron (3800 habitants), au climat désertique en dépit de ses
2000 mètres d'altitude. On voit mal comment un jeune homme parlant encore médiocrement la langue
pourrait sortir de l'enfermement graduel de la secte.
D'autres fois, un certain Gerry faisait faire des pompes à Alain - 50 à la fois, et l'avait privé
d'auditions. Pourtant, le père d'Alain payait pour tout cela. Gerry lui a aussi dit qu'il devrait se suicider
pour pouvoir quitter la scientologie. (Est-ce qu'Alain a mal, compris? On sait que des
scientologues expliquent aux clients potentiels que rater l'occasion scientologue revient à se suicider...
l'un des dirigeants français a écopé de prison avec sursis et de fortes amendes et dommages
après le suicide d'un père de famille pressuré par ses soins).
Quant à l'auditeur scientologue, Alain n'est pas sûr, mais comme cet auditeur était
juif, Alain pense qu'il avait envie de le circoncire.
- "Il y avait un certain Tom, qui disait qu'il avait tué ses parents; à mon
avis, il racontait des salades." [les recherches effectuées démontrent
en tout cas que le nom et la nationalité de ce jeune homme parti ensuite à la Sea Org existait bien.
Je n'ai pu établir s'il avait tué ses parents, note du webmaster]
Pas de papiers
Au ranch, les papiers d'Alain ont été confisqués, conformément aux
habitudes de nombreuses organisations de scientologie recevant des scientologues à l'étranger [i.e., on confisquait les papiers du webmaster et de son épouse au Danemark, dans l'organisation
scientologue].
- Le matin, il fallait que les internes se mettent en rang, ça pouvait durer une demi-heure,
ce rassemblement. Puis on avait un petit dejeûner. Ensuite, c'était l'audition, ou on allait faire
du nettoyage, ramasser les mégots, laver le sauna, construire des murs.
- La nourriture n'était pas très équilibrée; on mangeait beaucoup
de crèpes, la cuisine était assez grasse, parfois avec de la viande, mais pas souvent. C'est une
"indienne", Patsy, qui faisait la cuisine.
- J'avais un copain qui m'a aidé, "Marc Ross", il m'avait dit que la scientologie
l'avait kidnappé parce qu'il avait raconté des trucs à la radio à Los Angelès.
Alain était un peu amoureux de Molly, une jeune fille d'une quinzaine d'années
que ses parents scientologues avaient expédiée au ranch.
- Une fois, j'avais économisé sur ce qu'on me redistribuait - les 10 ou 20 dollars
par semaine, et j'avais 60 dollars. Ils m'ont tout repris; quand je ne dépensais pas tout, on me reprenait
ce que je ramenais.
- Je ne supportais plus rien, explique Alain; interdit de flirter, j'ai très mal vécu
ça. C'étaient des facistes, ces gens-là. La sciento m'a volé tous mes droits. Ils ne
veulent pas entendre parler de la psychiatrie, mais elle au moins, elle me respecte. Bien sûr, maintenant...
Retour à la Case Départ
- ...maintenant, depuis que je suis rentré en Suisse, au bout d'un an, j'ai cru qu'on
voulait encore me renvoyer en Italie ou au Nouveau-Mexique chez les scientologues.
- Je me suis suicidé. Je ne voulais plus aller là-bas. Mon auditeur m'avait menacé
quand je défendais les psychologues ou les psychiatres, que je critiquais la doctrine d'Hubbard.
- C'est des facistes.
La vie d'Alain, maintenant
Alain est dans une pension de famille, sous curatelle. Il est pensionné de l'état
suisse. Il aimerait bien sûr plus de liberté, comme nous tous.
La liberté d'Alain s'est achevée en Scientologie. Peut-être la psychologie
l'aidera-t'elle à en regagner.
La liberté de la maman d'Alain est aussi très en péril: elle subit encore, dix après,
les séquelles de ce drame. Elle aussi voudrait retrouver quelqu'un qui puisse la débarrasser de ce
que lui a fait subir la scientologie.
Je leur souhaite de retrouver l'équilibre et le bonheur.