(c) LE NOUVEL OBSERVATEUR novembre 1999
NOTRE EPOQUE
De notre correspondant aux Etats-Unis
Dans ce coin perdu de l'Ohio, des rescapés de l'une ou l'autre des 3000 sectes américaines
aident des hommes et des femmes de toute condition à se désintoxiquer de la Scientologie, de Moon,
de Krishna et autres entreprises pseudo-religieuses. Rencontre.
Elles sont vraiment mignonnes, Melissa et Brandi. Jolies, jumelles et souriantes, du haut de leurs 18 ans. L'une
commence une phrase, l'autre la complète, la première pouffe, la deuxième la reprend. Soudain,
au détour d'une question trop précise, Brandi s'arrête net. Se lève. Quitte la pièce
en s'excusant, les yeux rouges. Melissa n'a pas bronché, " Moi aussi, j'oublie parfois complètement
ce qui s'est passé. Et puis ça revient d'un coup, comme une bouffée. " Elles
sont si belles et rayonnantes, Melissa et Brandi, qu'on a peine à croire qu'elles sortent tout juste de
l'enfer...
Nous sommes à Albany, un petit coin tranquille de l'Ohio. Ou plus exactement à quelques kilomètres
de là, au beau milieu d'une magnifique forêt d'automne. Les gens de l'endroit ne communiquent pas
leur adresse aux visiteurs. Ils vous donnent rendez-vous à la station-service Marathon d'Albany et viennent
vous chercher. Dix minutes plus tard, vous voilà devant une simple barrière. Un petit chemin de terre,
deux virages, et vous êtes arrivé. Bienvenue au Retreat and Resource Center de Wellspring, seul centre
de désintoxication des sectes de tous les Etats-Unis !
Dans " Holy Smoke ", le film de Jane Campion qui sort cette semaine
en salles, Harvey Keitel joue le rôle d'un " déprogrammeur spirituel ", engagé par
la famille de Ruth (Kate Winslet) pour l'arracher aux griffes d'une secte. Dans la réalité, Wellspring
serait l'étape suivante: " Nous ne faisons pas de déprogrammation, explique Liz Shaw, l'une
des
responsables du centre. Les gens qui nous appellent ont déjà quitté ou veulent quitter leur
secte. Nous sommes plutôt du genre Samu. " Chaque dimanche soir, trois ou quatre nouveaux pensionnaires
débarquent à Wellspring pour une cure de deux semaines, la plupart dans un sale état. Ils
viennent de tous les horizons possibles et imaginable: sectes pseudo-chrétiennes, scientologie, Krishna,
adventistes, moonistes, on en passe et des plus tordus. Le " marché " est immense: " L'Amérique
compte au moins 3 000 sectes, note Larry Pile, l'expert du centre sur la question. D'après mes calculs,
cela représente une dizaine de millions d'adeptes. Depuis l'ouverture du centre, en 1986, plus de 500
pensionnaires sont passés par ici. Certains anonymes et pauvres, d'autres, riches et célèbres
qui réservent le centre pour eux seuls -discrétion oblige. Les uns viennent tout juste de décider
de couper les ponts; d'autres, revenus des années auparavant à la vie normale, se retrouvent soudain
confrontés à un passé qu'ils ne supportent plus. " Il peut suffire d'une chanson,
d'une odeur, d'un effet de lumière particulier pour raviver la mémoire ", dit Liz Shaw,
qui a été membre d'une secte New Age où elle fut violée rituellement avant de débarquer
à Wellspring, terrifiée. Guérie, elle en est devenue l'un des piliers.
Avant d'être admis, tous les patients ont d'abord eu le docteur Martin
au téléphone. Paul Martin est un grand type mince au regard post-baba revenu de tout, ce qui est
le cas. " J'étais étudiant dans les années 60 quand j'ai rejoint les Jesus
Freaks, une bande de hippies chrétiens. Au début, c'était fabuleux: la contre-culture, la
vie en communauté, leur discours sur Jésus, le seul vrai révolutionnaire ...Ce n'est qu'après
quelques années que l'organisation est vraiment devenue une secte. J'ai mis du temps à comprendre
ce qui m'est arrivé, mais un jour, avec l'aide de mon père, j'ai fini par en sortir."
Avec sa femme, Paul refait sa vie en Pennsylvanie, enseigne la psychologie
à mi-temps. Et se demande ce qui lui est arrivé. " La question me hantait. J'ai repris mes études
de psy, en me demandant comment aider d'autres gens dans ma situation. Le jour où j'ai vraiment compris
ces mécanismes de lavage du cerveau, nous avons ouvert Wellspring. " Un centre, faut-il le préciser,
à but non lucratif.
Les gueules cassées qui débarquent dans ce trou perdu de l'Ohio
trouvent deux choses qu'ils ne rencontrent pas ailleurs: l'écoute et le respect. Les responsables de Wellspring
ont eux-mêmes appartenu à des sectes, ils savent que celles-ci ne piègent pas que des fêlés.
"Nous avons étudié la question de près avec l'Ohio State University, et nous
en sommes arrivés à la conclusion qu'il n'y avait pas de profil-type des victimes, insiste Liz.
N'importe qui peut se retrouver pris au piège. Il suffit de s'être retrouvé vulnérable
à un moment de sa vie. Cela peut être un divorce ou même seulement un désir sincère
de sauver le reste de l'humanité. " "Lorsque nous avons quitté notre secte, avec mon mari,
les gens voulaient nous forcer à entamer une thérapie. Pour eux, c'était clair, nous étions
un peu zinzins ", raconte Beth, comptable du centre et ancienne adepte d'une secte chrétienne.
Dès leur premier jour à Wellspring, les patients découvrent
que leur drame n'est pas unique et que leur secte fonctionne sur les mêmes ressorts que des milliers d'autres.
" J'utilise pas mal de films vidéo décrivant et illustrant les techniques utilisées
par ces groupes, explique Larry Pile. Les gens réalisent qu'ils ne sont ni bizarres, ni stupides,
ni les seuls à être tombés dans le piège. Ils peuvent voir ce qui pousse quelqu'un à
rejoindre une secte, ils voient d'autres organisations, qui ont beaucoup de choses en commun avec la leur. "
" Rejoindre une secte, raconte le docteur Martin, c'est comme assister à une pièce de
théâtre où l'on aurait abusé des fumigènes. Nous chassons la fumée, le
rideau tombe, et le public s'en va. C'est incroyable ce que l'on peut accomplir en deux semaines. " Membre
d'une secte, " on sent que quelque chose cloche, on n'est pas sûr de soi, mais comme on n'arrive
pas à mettre le doigt sur le problème on se dit qu'on est le problème, explique Owen,
le mari de Beth. Après deux semaines à Wellpsring, je me suis aperçu que tous les soupçons
que j'avais étaient entièrement justifiés. J'aurais pu le découvrir tout seul, mais
cela aurait pris des années ".
Les gens de Wellspring n'ont jamais été partisans d'adopter les
techniques de l'ennemi. Croyants pour la plupart, ils ne roulent pour aucune Eglise en particulier. Ici, pas de
discours véhément ni de lavage de cerveau antisectes. Dans la bibliothèque, les bouquins favorables
aux sectes côtoient les ouvrages critiques. Les patients assistent à divers ateliers, racontant leur
histoire, la comparant avec d'autres, démontant les mécanismes de l'embrigadement. Entre deux séances,
ils se reposent dans le chalet qui les héberge, peuvent bouquiner, écouter d'autres témoignages
enregistrés, enrichir de leur histoire la collection. A l'atelier théologique, le très subtil
Larry Pile s'embarque patiemment dans d'interminables discussions sur la Bible, démontant pièce par
pièce les arguments de ses patients. " Parfois, c'est sportif. Il y a quelques années, nous
avons eu un jeune type adepte d'une secte de méditation transcendantale, pour qui le monde ne faisait qu'un.
Comment le convaincre que la réalité était duale et qu'il pouvait y avoir un bon et un mauvais
karma ? " Plus généralement, poursuit Larry, " les patients sont souvent dans un
état suicidaire. Ils se sentent dévalorisés, ils pensent que la secte avait raison mais qu'ils
n'étaient pas assez bons pour elle ". Un responsable de Wellspring est présent 24 heures
sur 24 au chalet des patients, prêt à intervenir à la moindre tentative de suicide.
Quelques patients viennent ici avec conjoint et enfants, lorsqu'une thérapie
familiale est nécessaire. Exceptionnellement, certains pensionnaires passent plusieurs mois à Wellspring.
Lorsque la mère de Melissa et Brandi a débarqué ici avec ses deux jumelles, fuyant une secte
et un mari très violent, la famille était au bout du rouleau. " Nous avions déménagé
quatorze fois en un an, raconte Brandi. Nous étions complètement asociales, nous n'allions
pas à l'école, nous n'avions aucune base solide. " La mère repartie dans sa secte,
les gens de Wellspring se sont retrouvés avec les deux adolescentes sur les bras. Ils leur ont redonné
une famille, leur font rattraper leur retard scolaire et poursuivent une thérapie de longue durée.
Le calvaire qu'elles ont vécu est loin d'être unique. " Qu'est-ce qui arrive en premier ?
s'interroge Paul Martin, perdant soudain tout son flegme. La coercition ou la persuasion ? Parfois les gens
sont si bien persuadés qu'il ny a plus besoin de les empêcher de fuir. Mais vous ne pouvez pas imaginer
ce que j'entends. Ces responsables de sectes devraient être poursuivis pour crimes contre l'humanité,
il est absolument incroyable qu'une société civilisée les laisse agir librement ! Dans un
cas sur trois ou quatre, il y a des abus physiques ou sexuels; l'autre jour, j'ai vu une jeune fille qui avait
été tellement battue que sa tête ressemblait à un chouéfleur. Des gens sont menacés
de mort, nous avons dû en envoyer certains refaire leur vie à l'étranger. " Paul Martin
n'est pas seulement en rage contre les sectes. " Le gouvernement, l'Eglise ont cette incroyable capacité
à ne rien faire, tragédie après tragédie. Rien ne change, rien ne se passe. On poursuit
les violeurs et les pédophiles parce qu'il n'y a pas de coalition de violeurs et de pédophiles, mais
ces groupes de criminels sont suffisamment organisés pour graisser la patte des politiciens. "
A Hollywood, des acteurs aussi fameux que Tom Cruise, Nicole Kidman ou John
Travolta affichent sans vergogne leur appartenance à la secte des scientologues, comme s'il s'agissait d'une
activité bénigne. Après une journée passée à Wellspring, on se prend
à rêver que l'une de ces stars prenne le chemin de l'Ohio et rencontre quelques victimes de leur secte.
Et s'ils voulaient rester, Paul Martin serait ravi de les accueillir pour une cure de désintoxication. Scientologues,
attention : après un séjour à Wellspring, le taux de rechute est inférieur à
1 %.
PHILIPPE BOULET-GERCOURT